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Les carrières de Gauriac

Dossier IA33010621 réalisé en 2020

Fiche

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Aires d'étudesEstuaire de la Gironde (rive droite)
Dénominationscarrière souterraine
AdresseCommune : Gauriac

Dès le 2e siècle, la pierre est extraite du coteau et Gauriac est connu pour la qualité de sa pierre de calcaire, à astéries. Les Romains utilisèrent cette pierre pour construire de nombreux bâtiments dans la région (les Piliers de Tutelle ou le Palais Gallien à Bordeaux).

La falaise calcaire et les pierres qui en sont extraites sont mentionnées sur les cartes de la 2e moitié du 18e siècle.

Les carrières étaient exploitées par galeries accessibles par des "bouches d'entrée" au pied du coteau ou par des puits. Les galeries

La falaise a également été entamée par tombées à flanc de falaise. La pierre était acheminée sur les bord de l'estuaire pour être embarquée sur les cales aménagées sur le rivage. Si la Corniche concentre les carrières, et notamment le site de Mugron, d'autres sont également attestées à Perrinque par exemple. L'ensemble du sous-sol de la commune est ainsi creusé d'un important réseau de galeries, qu'il était nécessaire d'étayer.

Elles furent en activité tout au long des 18e et 19e siècles, contribuant au développement économique et à la croissance démographique de la commune. Jusqu'à 2000 carriers travaillèrent aux carrières, 25% de la population vivait de cette activité jusque dans la première moitié du 20e siècle. Les carriers étaient également appelés "rouqueys", en référence à la roque, ou encore "clottiers".

Au 18e siècle, les carrières du château de Poyanne sont en activité : un procès oppose ainsi François de Calmeilh aux pierriers en 1728 (AD Gironde, 3 E 25511, notaire Robert) ; il a également quelques démêlés avec ses voisins Jacques Furt, conseiller à la cour des Aides, marié à Madeleine Barriou : en 1732, ces derniers lui reprochent d'avoir fait un chemin à travers leur propriété, en comblant un fossé, et d'avoir empiété sur l'exploitation de leurs carrières (AD Gironde, 3 E 25513, notaire Robert).

Quelques familles firent fortune, notamment la famille Viaud, propriétaire des châteaux de Thau et de Banly et des carrières de Mugron au 19e siècle. Jean Viaud est ainsi mentionné comme maître carrier à Gauriac. La famille Escarraguel était également en charge de l'exploitation de certains terrains : dans les années 1860, Jacques Escarraguel, ingénieur civil, était entrepreneur des travaux d'amélioration de la passe de Bassens pour lesquels la roche de la Roque de Thau était utilisée. Le moellon dur de Roque-de-Thau alimentait effectivement les grands chantiers du Bordelais, du Libournais et du Blayais, reconnu pour sa qualité et sa capacité à réguler la température.

Cette activité n'était pas sans danger et plusieurs accidents (éboulement, effondrement, accidents de travail) furent à déplorer. La corniche était particulièrement une zone à risques et les registres de délibérations de la commune font état de problèmes causés par l'extraction de la pierre : ainsi, dans les années 1860, Jean Viaud, maître carrier à Gauriac, propriétaire et exploiteur de carrières, se voit contraint de faire démolir une maison (parcelles 142, 142 bis) qui allait être inévitablement détruite par la chute d'une carrière par tombée (n° 107, section B) au lieu dit du Mugron. Le 21 mai 1869, des travaux de consolidation doivent être réalisés à la suite des éboulements dans d'anciennes carrières alors habitées par les familles Pastoureau, Mabile et Consorte. Le 10 mai 1878, Pierre Séguin, charpentier de navire âgé de 60 ans, chez Clément Viaud au Mugron, décède dans un éboulement, "occupé à faire une levée extérieure à un pilier afin d'y mieux établir les trous de mène, percuté par une langue de terre (décrochement depuis le haut de la corniche)". En mars 1926, un éboulement survient au Rigalet, menaçant une zone menacée au niveau du rocher de la Vierge : "Interdiction à Mr Valet de raser ou de servir à boire et de recevoir quiconque dans la maison qu'il habite [...] en raison de la sécurité des citoyens".

En 1930, d'importants éboulements ont encore lieu à Vitescale, à la Mayanne, à Furt et à Marmisson.

Depuis le 18e siècle, des travaux de stabilisation furent régulièrement entrepris. Depuis 1990, les éboulements et le taux d'effritement de la roche sont particulièrement surveillés. Le Bureau des carrières du Conseil général de la Gironde, a diagnostiqué le hameau de Perrinque comme zone à risque. Des travaux de confortement du sous-sol sont engagés notamment sur la RD 669 entre Thau et Banly, sur la route des Astéries au numéro 26 ou encore à Marmisson, notamment dans des maisons de l'escalier des troglodytes.

Depuis 2001-2002, la commune est dotée d'un plan de prévention des risques naturels (PPR) pour mouvement de terrains et zones inondables. Un plan de prévention des risques naturels prévisibles de mouvement de terrain (PPRNMT) a également pour but d’identifier les risques potentiels et de proposer des mesures préventives aux administrés concernés. 200 hectares soit 50% de la superficie de la commune sont concernés par ces réglementations.

Période(s)Principale : 18e siècle
Principale : 19e siècle
Principale : 20e siècle

Le coteau rocheux entre la Roque-de-Thau et Vitescale conserve d'anciennes entrées de carrière aujourd'hui condamnées. Certaines ont été transformées en habitations ou en dépendances, encore en partie utilisées. La végétation recouvre aujourd'hui les traces de l'exploitation de la pierre notamment sur le plateau de Mugron.

D'autres entrées de carrières ont été repérées à Perrinque ou au Château de Roque de Thau, près du hameau de Banly. Il s'agissait d'exploitations souterraines avec un réseau de galeries pouvant se superposer sur 9 niveaux.

Les sites sont aujourd'hui condamnés pour des raisons de sécurité et attentivement surveillés pour éviter tout effondrement.

Décompte des œuvresétudié 1
repéré 3

Annexes

  • Documentation complémentaire

    Archives municipales de Gauriac.

    -Jacques Escarraguel, ingénieur civil, entrepreneur des travaux d'amélioration de la passe de Bassens, autorisé depuis le 23 août par le préfet de la Gironde à extraire des matériaux pour des travaux dans la propriété de M. Viaud (parcelles B 107, 143, 142, 142bis), 15 septembre 1860.

    -J. Breho, capitaine de navire et propriétaire, veut définir l'indemnité due par M. Escarraguel pour l'exploitation des parcelles 1475, 1083, 1084. 1863.

    -Lettre du sous-préfet au maire : réclamation des sieurs Pastoureau, Mabile et consorts, propriétaires à Laroque, commune de Gauriac, au sujet de la rectification du chemin d'intérêt commun n°61 au-dessus d'anciennes carrières ; travaux qui ne devraient pas entraîner d'effondrement de l'escarpement dominant les habitations, 21 mai 1869.

    L'ESPERANCE. Journal de l´arrondissement de Blaye, littérature, beaux-arts, commerce, agriculture et annonces, 20 juin 1891 : accident mortel dans carrière à Marmisson.

    On nous écrit de Gauriac, 18 juin : "Avant-hier, le sieur Locquié, carrier, surpris dans un éboulement dans sa carrière, située à Marmisson, a été écrasé. Locquié était âgé de 54 ans (...)".

    La Petite Gironde, 5 mars 1931, p. 4 : "Après les éboulements de Gauriac. Une visite de M. André Bouffard, préfet de la Gironde"

    (...) Toute la région en effet est minée par d'anciennes carrières et le sous-sol est sillonné en tous sens par un labyrinthe de galeries qui se croisent et se superposent parfois sur sept étages. Partout, des couches de rochers calcaires alternant avec du sable argileux que les pluies imbibent, il était inévitable que sous l'influence des intempéries, peu à peu, le rocher glisse, se désagrège et frappe, dans sa chute, les immeubles qu'il surplombait. (...) A Vitescale, tout auprès de la grotte dite "Des deux Coquines", un rocher de 30 à 35 tonnes menaçait récemment encore la maison Granger. Sur les conseils du service des mines, le maître carrier Métayer, dont chacun reconnait la prodigieuse adresse, procéda à un dépilage, et il y a quelques jours faisait choir d'énormes blocs d'une hauteur de 40 mètres, sans qu'aucun immeuble n'ait eu à en souffrir. Aujourd'hui, le rocher repose au pied de la falaise, et lorsque quelques surplombs auront été à leur tour abattus, les habitants n'auront plus à redouter la catastrophe qui, chaque jour, les menaçait. Puis, on gagne La Mayanne, en bordure du chemin vicinal qui, par des escaliers rejoint le port de Gauriac, où s'élève la maison de Mmes Guirand, âgées respectivement de 85 et 65 ans. A un mètre à peine du seuil, une importante masse de rocher s'est arrêtée dans sa chute après avoir écrasé complètement un bâtiment formant chai. Contre le mur nord, plusieurs mètres cubes de terre et de pierres se sont entassés. La maison a été ébranlée par le choc, et des travaux de déblaiement et de réfection sont absolument nécessaires. Puis, on visite la maison Labat coquette villa située au pied de la muraille de rocher, à laquelle elle est appuyée, et dont, depuis quelques jours, les murs subissent une déformation lente mais persistante, due à la poussée latérale occasionnée par l'affaissement de 60 tonnes de rochers (...). Au-dessus de chez Mme Roux et de chez Mme Grimard, des rochers menacent de se désagréger à leur tour. A Furt, auprès de l'usine à pétrole, le chemin est en partie coupé par un éboulement, et par endroits le sol se crevasse. Enfin, à Marmisson, nous pénétrons dans la maison habitée par Mme veuve Barrau, mère de sept enfants, maison dont, il y a quelques jours, un mur a été en partie démoli par une avalanche de roches et de terre. Aujourd'hui, le péril a disparu, et déjà le mur a été reconstruit ; toutefois, dans un coin de la pièce où nous entrons, une machine à coudre réduite en morceaux témoigne encore du récent désastre à la suite duquel, providentiellement, aucun accident de personnes ne fut à déplorer (...). On gagne le Pain de Sucre dan sla commune de Bourg où deux blocs de 30 à 35 tonnes viennent de se détacher, mais où aucun immeuble, à l'heure actuelle, ne se trouve menacé. Au cours de l'après-midi furent visités les effondrements de carrière de Camp-Haut (...).

  • Extrait de l'ouvrage de Pierre Bernadau, Antiquités bordelaises (...), 1797

    p. 126 à 130

    Article IV - Sur les carrières d'auprès de Bourg

    Depuis plus d'un siècle, les carrières sous Gauriac, dites en langage du pays, Rouqueys, fournissent aux constructions de Bordeaux, celles de devant cette ville ayant été bientôt épuisées. La pierre, en Gascon s'appelle la Roque. On appelle de même toute la côte, depuis Plassac jusqu'à Bourg. Elle est toute exploitée par des carriers, qu'on appelle ici pierriers. Les carrières de la meilleure qualité, et par conséquent les plus fouillées, sont celles de Gauriac et de Bayon. Ce sont deux paroisses contiguës dans le district de Bourg, à cinq lieues N. N. E de Bordeaux. La première est située sur la Gironde, et l'autre sur la Dordogne. Les carrières de celle-ci sont au confluent de cette rivière. Celles de Bayon sont préférées pour l'exploitation. Elles fournissent ce qu'on appelle la Roque de Tau, pierre ainsi nommée, parce qu'on la tire dans la partie de la ci-devant seigneurie de Tau. Il en est parlé dans le tome VI des Variétés Bordelaises, dans l'extrait d'un titre de 1363, sous le nom d'Ayquem de Gauriac, de Taur en Borsez.

    Dans la série des carrières citées dans l'Encyclopédie, on voit avec étonnement qu'il n'y a que celles d'auprès Paris qui soient célébrées. Cet oubli ne seroit-il pas une suite du préjugé qui fait croire aux habitans de cette ville, qu'il n'est rien de beau et de bon que ce qui en sort. La pierre de la Roque, excellente pour être de province, est d'un blanc-jaune, tendre, passablement pleine, de couleur égale, sans veine, et d'un grain friable quoique gros. On éprouve sa qualité, en l'exposant à l'humidité pendant l'hiver, après qu'elle est nouvellement tirée des carrières. Si elle résiste à la gelée, sans se fendre, comme le disent les maçons, on peut l'employer avec confiance. Lorsqu'elle est très-poreuse, l'eau en se congellant la fait éclater.

    Nous avons visité dans le plus grand détail les carrières de la Roque, et voici les réflexions qui résultent de cet examen. Puissent-elles occuper assez l'administration, pour qu'on remédie aux abus que nous dénonçons. On fait travailler trop tôt les enfants à voiturer des pierres hors des carrières. On devroit, pour l'intérêt de la population, défendre d'y introduire la jeunesse avant l'âge de douze ans, et jamais les petites filles. Nous avons souffert de voir de très jeunes enfans de l'un et de l'autre sexe, roulant une brouette, sur laquelle étoit une pierre pesant plus de 80 livres. Ils sont aussi bientôt voûtés et rabougris. La route qui conduit au fond des carrières, devroit avoir au moins 5 pieds, tant en hauteur qu'en largeur. On la tient plus étroite, quand la pierre qu'on en sort est de mauvaise qualité. Alors on fait le passage le plus étroit possible. Aussi, lorsqu'on voyage dans les sinuosités de ces carrières, on est souvent obligé de se traîner sur le ventre, et communément de se tenir courbé.

    Il devroit être enjoint aux carriers, de faire de temps-en-temps des ouvertures à la superficie, soit pour introduire quelque lumière dans ces souterrains, soit pour que l'athmosphère y fut à la température ordinaire, soit pour procurer une issue aux ouvriers, lorsque, par des éboulements derrière eux, leur passage est fermé. Ce seroit pareillement une mesure de sûreté publique, que l'entrée des carrières fut fermée de nuit par une porte à clef, afin que les mal intentionnés ne pussent s'y soustraire aux recherches.

  • AD Gironde, 9 M 2. Rapport de W. Manès, ingénieur en chef des Mines, sur les carrières de la Gironde, 1845

    Les observations :

    "Les carrières du département de la Gironde, dont le nombre s’élève à plus de 500, se trouvent dans les six arrondissements et sont réparties dans une centaine de communes sur un rayon d’environ soixante kilomètres.

    Les carrières de l’arrondissement de Lesparre sont peu nombreuses et peu importantes, on n’a pu les visiter cette année et on ne les pas portées sur [ ?].

    Elles se divisent naturellement en cinq groupes suivant leur position géographique et la nature des pierres qu’elles fournissent. Savoir :

    1° Les carrières dites de Laroque, comprises entre le ruisseau de Gauriac et les communes de Bourg inclusivement ; elles fournissent de la pierre moyennement dure ;

    2° Les carrières comprises entre la commune de Tauriac et de Cubzac inclusivement ; elles fournissent de la pierre plus dure que celle provenant des précédentes. Cette pierre est exploitée en blocs de plus grandes dimensions. Elle est connue dans le commerce sous le nom de pierre de Bourg ;

    3° Les carrières comprises entre les communes de Saint-Gervais et de Fronsac inclusivement, lesquelles fournissent de la pierre blanche et tendre très propre à recevoir la moulure ;

    4° Les carrières dites de Saint-Emilion, de Mortagne, de Lussac, de Puy-Seguin, de Saint-Laurent, de Sainte-Colombe [ ?] généralement de qualité médiocre ;

    5° Les carrières comprises entre la commune de Latresne, canton de Créon et celle de Langoiran, canton de Cadillac inclusivement. Celles-ci donnent des pierres assez grossières et de dureté moyenne.

    6° Enfin les carrières dites des environs de Langon, comprenant celles de Prignac et Barsac, Saint-Macaire et Saint-Pierre Du Mont qui fournissent des pierres très dures employées pour les soubassements, les socles, des croisées etc., etc.

    Les carrières des quatre premiers groupes sont situées sur la rive droite de la Dordogne, et celles du 5° et 6° sur la rive droite et la rive gauche de la Garonne.

    Les plus importantes sont très rapprochées de ces fleuves qui leur offrent des voies d’exportation peu coûteuses.

    Elles sont généralement établies dans des bancs horizontaux présentant une puissance de 8 à 12 mètres et appartenant à la formation calcaire tertiaire marine dit calcaire grossier. Ces bancs offrent sous le rapport de la composition, trois espèces bien distinctes de roches dont deux visiblement mélangées et l’autre d’apparence homogène. L’une des roches mélangées (calcaire sableux) est notablement quartzifère, [ ?], tantôt un grain uniforme assez gros, tantôt en petits grains également uniformes. C’est dans l’arrondissement de Blaye que celle-ci se montre le plus visiblement notamment dans les communes de Saint-Laurent d’Arce, arrondissement de Bordeaux, de Marion, de Lussac et de Puy-Seguin (Libourne).

    L’autre roche mélangée (calcaire marneux) est dans quelques endroits notablement argilifère, l’argile s’y trouvant tantôt en dissémination, tantôt en faibles couches peu appréciables lesquelles alternent avec de petits bancs de carbonate de chaux. L’abondance de cette argile dans les calcaires de quelques localités rend cette pierre d’une qualité très gélive et par conséquent peu recherchée. Cette qualité est malheureusement assez répandue, surtout dans les communes de Mortagne et de Lussac arrondissement de Libourne. On la consomme en grande partie sur les lieux mêmes de son extraction ou autres lieux circonvoisins.

    La 3e espèce de roche, dite homogène, se trouve la plus répandue et git dans les cinq arrondissements dont il est parlé. Elle est poreuse et tendre comme à Saint-Emilion, Langoiran, Laroque, ou compacte et donc comme à Barsac, Saint-Macaire, Rauzan.

    Les carrières de la Gironde sont exploitées souterrainement et à ciel ouvert. Les carrières souterraines qui forment le plus grand nombre, sont conduites par puits placés sur les coteaux ou par cavages à bouches ayant leurs embouchures sur les flancs des coteaux ou dans les vallées. Dans toutes, le mode d’exploitation consiste à miner des galeries intérieures dans deux sens perpendiculaires et à réserver entre elles des piliers carrés. Les dimensions de ces galeries et piliers varient avec la nature de la roche, la puissance des bancs de [?] etc. etc. Le plus souvent les galeries ont 2 à 3 m 3 de largeur et 1 m 66 à 2 m de hauteur et les piliers 3 à 4 m de côté.

    Quelques-unes de ces carrières présentent 2, 3 et jusqu’à 5 étages superposés. Il en est dont les travaux s’étendent à 800 et 1500 mètres du jour, comme à Bayon, Gauriac.

    L’abatage de la roche se fait toujours avec le pic à deux pointes, chaque pointe ayant deux dents. Jamais on n’emploie la poudre.

  • Témoignage de René Avarguès sur les carrières de Gauriac

    Texte consulté sur internet : http://gauriac.pagesperso-orange.fr/memoire/carrieres_faits.htm#intro

    En guise d'introduction

    Je ne suis ni géotechnicien, ni archéologue, ni ethnologue. Ces notes sont un coup de cœur, une tentative de maintien et de sauvegarde d'un passé cher à tous, patrimoine à transmettre de génération à génération, glané de ci de là avec une indolente passion dans les archives communales, départementales, " quelques livres de raison " les livres d'exploitation de la famille Viaud (Pierre 1766-1834, Jean 1797-1860, Jean-Clément 1826-1894). J'ai consulté aussi quelques grimoires de notaires et quelques ouvrages rares : Saint Criq - Cavignac, les Cahiers du Vitrezais, des publications de colloques de sociétés savantes. Ces notes sont aussi enrichies de "traditions orales". À Gauriac depuis 38 ans j'ai connu des fils et petits fils de carriers.

    Quand les traces et les témoins auront disparu, quand s'estompera la mémoire, que restera-il d'un passé pourtant si proche ?

    Trois éléments, alliant charmes et revenus, se retrouvent en tous temps dans le destin historique de Gauriac : l'eau, la pierre, la vigne.

    Avant de plonger dans la vie souterraine des carrières, retrouvons le village aujourd'hui. Dans la partie haute, l'habitat est dispersé en hameaux distincts. Autour de l'Église, sous l'ancien régime, patronne de l'archiprêtré de Bourg, construite au Moyen Age, reconstruite à la fin du 18e siècle, restaurée dans les années 1880, se dressent de belles maisons de pierres aux volumes, aux proportions, aux couleurs, en parfaite harmonie avec la Nature. Du centre bourg, coquettement aménagé, fleuri, la vue est superbe, confluent de la Dordogne et de la Garonne, Bec d'Ambès, rangs de vignes débouchant sur les horizons moirés de la Gironde où s'en vont, comme des bateaux, les sept îles d'Émeraude et en face, le plat Médoc. La partie basse est un collier de hameaux fleuris au bord de l'eau, fleurons de la commune où il fait bon vivre dans la sérénité et la beauté.

    Sur le plan géologique cette plate-forme est caractérisée par des formations tertiaires, recouvertes en surface de dépôts quaternaires superficiels. L'observation des falaises et l'étude des carrières permettent d'établir de haut en bas la succession des terrains.

    D'abord le limon argileux dont l'épaisseur varie de 0,5 mètre à 12 mètres, puis la formation Oligocène, un calcaire à astéries entre 5 et 40 mètres, calcaire plus ou moins grossier avec alternance des bancs coquilliers moyennement durs où s'intercalent des nappes d'argiles vertes et de calcaire gréseux, élément de meilleur choix pour la construction.

    Une nappe souterraine, alimente, à la base des argiles vertes, un nombre important de sources.

    Sur les falaises où débouchent les carrières, l'érosion est différente ; plus conséquente dans les niveaux tendres, elle crée des sous-cavages. Les niveaux plus résistants sont alors posés en surplomb sans assises sûres, plus ou moins déchaussés. Des blocs menacent de s'effondrer, … hier déjà, aujourd'hui, demain peut être ! (voir les croquis 1 et 2 ci-contre).

    En 1772, cinq enfants de Gauriac, jouant à l'entrée d'une carrière souterraine, trouvent la mort dans un effondrement de ce type.

    Les débuts de l'exploitation

    Les pierres de Roque de Thau ont été de tout temps utilisées. Elles furent choisies pour l'édification des plus grands temples de Burdigala, les Piliers de Tutelle, les fondations du Palais Galien. Elles alimentaient les premiers grands chantiers de Bordeaux, de Libourne, de Blaye dès l'époque Gallo-Romaine.

    Entre le 4ème et le 11ème siècle la mise en valeur des carrières tombe en sommeil car l'emploi de la pierre fut réservé aux églises et aux édifices publics. La plupart des maisons sont en bois ou en torchis à l'époque.

    Après l'an Mille c'est une nouvelle renaissance : on bâtit églises et chapelles. De nombreux ordres se créent ; couvents et monastères s'installent en Aquitaine.

    Les carrières connaissent un regain d'activité. On réutilise les plus anciennes carrières à ciel ouvert à Marmisson, au Mugron. On creuse de nouvelles galeries souterraines sur le plateau de Thau, à Perrinque, à Francicot. C'est de cette époque que datent les plus vieilles maisons de Gauriac, les ruraux édifiant à moindre frais leurs habitations.

    Il est très difficile de décrire le travail avant les 18 et 19ème siècles. En effet la reprise des activités du 13ème au 18ème siècle dans les carrières les plus anciennes a effacé toute trace. Les galeries ont souffert d'érosion, les parois salies ont été retaillées, les outils dispersés.

    Les techniques des carriers

    On entre dans la carrière par des ouvertures à flanc de roche ou par des puits creusés dans la plate-forme rocheuse. Face à l'entrée, on mène des galeries perpendiculaires. On travaille avec des outils, deux ou trois du même type mais de taille différente, des pics à deux pointes dont quelques-uns sont taillés à deux dents, une grande scie, des masses plus ou moins lourdes, des taillans, des coins, des bayards, parfois une brouette pour porter les pierres hors de la galerie. On s'éclaire à la chandelle, les lampes à carbure ou au pétrole ne sont en service qu'au milieu du 18ème siècle.

    À la Roque, à Marcamps, à Saint Émilion le calcaire semi-tendre se débite en doublerons : la largeur est de 35 cm, la longueur varie de 0,6 à 1 mètre. Dans les dernières années de l'exploitation de J.-C. VIAUD à Gauriac, on relève cependant quelques bordereaux qui font état de pierres commandées et livrées à d'autres mesures pour un maître maçon ou un architecte.

    On n'utilise jamais de poudre. Les galeries sont parfois très longues, souvent superposées en étages. À Gauriac on a pu compter de moins 3 mètres, moins 15 mètres, moins 25 mètres etc... Naturellement les plus dangereux sont ceux qui sont le plus proche de la surface. La profondeur la plus importante connue à ce jour à Gauriac est celle de moins 53 mètres et dont l'entrée est située derrière le gymnase actuel.

    Selon l'importance du chantier on trouve 2 ou 3 carriers (5 à 8 exceptionnellement). Chacun travaille seul. Quand c'est possible, ils travaillent par deux, un droitier, un gaucher. D'abord on cale la lampe. Puis on pratique la première taille " l'escalopage " à 1,6 ou 1,8 mètre du sol. On divise les panneaux en quatre ou cinq pièces ; on taille les panneaux à 35 cm environ de profondeur.

    On pratique la " quenière " encoche de 20 cm environ de profondeur et on extrait la première pierre (la clé) par le jeu de coins en métal et en bois dur. On tire les pierres avec le " gaffot ". Une fois celles-ci à terre on les équarrit (équerre et taillans) et on les fragmente.

    Venait ensuite l'exploitation du banc inférieur. Au bout de quinze rangs horizontaux on reprenait l'exploitation au début. Dès lors, le panneau original a disparu, on est face à la " banquerie ".

    Les dimensions des galeries et des piliers s'appuient exclusivement sur l'observation des sites et l'expérience du " pierrier ". Elles dépendent surtout de l'importance de la profondeur, au moment de l'exploitation.Les galeries ont des largeurs variables, entre 1,50 m et 8 m, leur hauteur au moins 1,40 m, au plus 10 m. Les piliers de soutien ne sont pas régulièrement alignés ; la surface de base est entre 6 m² et 30 m². On devine que le chantier est plus ou moins facile, plus ou moins rentable à leur nombre réduit et à l'importance excessive des vides.

    Le commerce de la pierre

    Les pierres séjournaient dans la galerie. On ne sortait que celles qui étaient vendues. Les transports étaient assurés par les charretiers et les bouviers dans les grandes exploitations. À Gauriac, les brouettes et les bayards étaient confiés aux femmes et aux enfants.

    La pierre est rarement vendue sur place. Par bateau elle était amenée à Bordeaux. Une réglementation corporative interdisait aux particuliers et aux architectes d'acheter de la pierre autrement que pour leur usage propre ou celui de leur art. Des intermédiaires facilitent la croisière des pierres au détriment des exploitants. Le marchand prend le pas sur l'exploitant. On retrouve dans les archives départementales, en 1767, des traces de malversations qui ont ému le Procureur Général. Il met en cause les "emparoleurs", ceux qui se trouvent sur les lieux de vente, abusant de leur droit, achetant à vil prix et revendant bien cher... Quelques "emparoleurs" sont de Roque de Thau : les frères Viaud entre autres.

    Au XVIIIème siècle les "pierriers" représentent environ le quart de la population adulte de Gauriac. Dans les archives se retrouvent des ROY, LATASTE, ARNAUD, RABOUTET, GRIMARD, GRILLET, SOU, AUDUREAU, CHARRUAUD, GRÉGOIRE, propriétaires exploitants.

    Entre les années 1830 et 1840 un petit patron carrier, propriétaire de son sol, parfois locataire de sous-sol, gagne 4 à 5 francs par jour ; un ouvrier spécialisé (carénage, voilerie) : 3 francs, un maître de barque (patron, responsable navigant ) : 4 francs. Le pierrier journalier, qui pioche ou qui taille, était rétribué à 15 sols du cent de moellons tirés, 50 sols du cent de pierre taillée... une grande misère !

    Le XVIIIème siècle dans la tourmente

    La guerre de la succession d'Espagne oppose l'Angleterre, la Hollande, presque tous les princes allemands à la France et à l'Espagne. Guerre particulièrement longue et cruelle. D'abord victorieux Louis XIV et ses armées subissent de revers. En 1708 Lille est occupée, puis Bruges et Gand. Le territoire national est envahi.

    Mais comment vit-on à l'intérieur ? Les fonds nécessaires à l'armée manquent. Les banques hésitent, l'inflation grandit. Et par malheur un hiver exceptionnellement rigoureux aggrave la situation. Depuis décembre 1708 il gèle tous les jours. En janvier 1709 toute l'Europe grelotte. En Aquitaine, la Garonne charrie des glaçons. On pouvait traverser le fleuve à pied. Les oiseaux se dévorent entre eux, les lapins meurent dans leur terrier, plus de nourriture pour le bétail décimé. Le blé gèle en pleine terre. De grands arbres ne résistent pas. On signale en plusieurs points du bordelais des émeutes où les femmes participent activement. Le Parlement de Bordeaux instaure la solidarité forcée. Dans beaucoup de communes on établit les listes des pauvres à secourir et celle des " plus munis devant contribuer à la subsistance des pauvres ". À Paris, Mme de Maintenon consomme du pain d'avoine avec le Roi. La famine s'étend, le brigandage augmente. La mortalité devient effrayante. La vaisselle d'or et d'argent du Roi est envoyée à la fonte. Heureusement la victoire de Denain sauve la France.

    Dans ces jours de détresse générale on imagine mal la vie menée par les pauvres carriers, habitant souvent dans des grottes ou des trous creusés dans la falaise. L'an II de la liberté (1794) fut pour les habitants de Gauriac, et les carriers surtout, une triste année. La population est déchirée en clans irréductibles et haineux. On s'accuse d'incivisme, d'actions contre-révolutionnaires et la Commission Militaire de Bordeaux prit des mesures sévères. Le redoutable Lacombe, Commissaire national, fit emprisonner douze habitants de Gauriac. Cinq furent reconnus innocents et accusés à tort. Les quatre dénonciateurs, accusés à leur tour, furent guillotinés. Trois autres citoyens mêlés à ces drames, ne sachant ni lire, ni écrire et ne pouvant être les auteurs de dénonciations écrites furent libérés aussi. Dans la même semaine on guillotine Bodin du Sault de Saint-Laurent, dernier seigneur de Roque de Thau, âgé de 70 ans... Son crime : deux enfants émigrés.

    Dans les domaines confisqués et vendus figurent plusieurs carrières, Thau, Bonne, Loudenat, ce qui provoqua arrêt d'exploitation et chômage. La terreur, ici comme dans toute la France, drainait son filet de disette, de misère, de faim, de peur. En octobre 1794, les carriers qui manquaient de vivres et ne se nourrissaient plus que de farines mélangées de blé et de seigle, sont aussi privés de chandelles pour éclairer leurs chantiers. Ils osent protester. Ysabeau, représentant de la Convention, responsable de l'ordre public, visite Gauriac. Il explique ce qu'il faut "entendre" par gouvernement révolutionnaire et ce qu'il faut en "attendre". À Gauriac il admonesta de nombreux corps de métiers : menuisiers, boulangers, agriculteurs. Les carriers eurent promesse d'être promptement secourus.

    Dans l'énorme dossier des "Clans hostiles" de 1794 on note que nul carrier n'est mêlé à cette affaire. Peut-être étaient-ils sans ambition politique, sans instruction suffisante. Parmi les suspects et des témoins questionnés on trouve des agriculteurs, des marins, des tonneliers de mêmes niveau culturel et social, mais pas de carriers.

    Il est probable que les structures professionnelles, l'univers un peu secret du métier, l'intensité des efforts réclamés, la rudesse des compagnons de chantier, les conditions précaires de leur sécurité, devaient fortement resserrer les liens des carriers d'une même équipe.

    Les dangers des carrières

    La sur-exploitation des carrières, l'anarchie dans le travail, provoquaient des accidents et soulevaient des plaintes nombreuses… Restées sans suite.

    En 1844 seulement, une ordonnance royale est mise en place. Elle oblige les propriétaires ou l'exploitant à se faire connaître à la Préfecture et rend obligatoire le contrôle de l'Ingénieur des Mines.

    Dans l'état actuel des connaissances, il faut se rapporter à l'étude des archives du service des mines (1821 à 1992) pour comprendre et situer les risques liés aux carrières.

    Parmi les plus importants :

    • 1880. Affaissement du sol entre piliers, de plus de 2 mètres à l'Ouest du village.
    • 1907. Apparition d'une sorte de puits de ? mètres de diamètre et 3,50 mètres de profondeur, en bordure de la route départementale D 669 à hauteur du gymnase actuel.
    • 1931. Effondrement généralisé à l'Ouest du village avec fissuration importante de route départementale. Dégâts assez importants dans quelques maisons du secteur de Francicot où les carrières sont très dégradées et le processus de ruine toujours en cours.
    • 1992. L'effondrement du 19 décembre atteint surtout la partie méridionale de Francicot ; son épicentre forme une doline (cuvette fermée) affaissée d'environ 1 à 2 mètres. Cet incident a entraîné des désordres importants sur la voie communale de Francicot à la Mayanne et sur quelques maisons : propriétés Casteig-Cantou, Bayard, Rivière Cazeau avec fissures au sol, aux murs, aux plafonds, dont certaines atteignent 10 centimètres. Ce sont les pluies, de longue durée, de forte intensité qui sont à l'origine de l'effondrement dans cette zone, déjà affectée par les troubles de 1931. Voici pour conclure quelques lignes extraites du dernier rapport relatif à ces troubles : " … d'autres effondrements sont susceptibles de se produire encore mais il n'est pas possible, dans l'état actuel des lieux inaccessibles en ces jours, de connaître mieux les secteurs critiques (…) En fonction, des risques encourus il a été pris des mesures pour assurer la sécurité des personnes et des biens. "

Références documentaires

Documents d'archives
  • Registres des délibérations du conseil municipal, 19e siècle.

    Archives municipales, Gauriac
Bibliographie
  • BALDES Henri Robert, BELAIR Bernard, GACHET Pierre, POUGET Sylvie, SEGUIN Daniel. Gauriac, un village chargé d'histoire. Association du patrimoine gauriacais, 2019.

    293 à 332
  • CAVIGNAC, Jean. "Carrières et carriers du Bourgeais au XVIIIe siècle", Actes du 98e Congrès national des sociétés savantes, Saint-Étienne,1973, t. I, Paris, Bibliothèque nationale, 1975.

  • LISSE Jacques. La Maison Noble de Poyanne à La Libarde. Document dactylographié, 3 vol., 2000.

    tome 2 Archives privées
(c) Conseil départemental de la Gironde ; (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel - Roux Tom-Loup - Steimer Claire