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Jardin de Gabriel : présentation

Dossier IA17043379 réalisé en 2009

Fiche

Œuvres contenues

Aires d'étudesVals de Saintonge Communauté
AdresseCommune : Nantillé
Lieu-dit : chez-Audebert
Cadastre : 2010 ZL 103, 119

Eugène Gabriel Albert, plus couramment appelé Gabriel Albert, est né le 19 octobre 1904 au Pin à Nantillé. Ses parents, Anatole Albert et Marie Gaudin, sont agriculteurs. Gabriel Albert va à l´école peu de temps, de six à dix ans, puis travaille avec ses parents. Très tôt, il est attiré par le modelage et la sculpture. Alors qu´il est adolescent, il sculpte une statue en buis représentant une femme et il réalise des vases en argile, qu´il expose en bordure de la route. Il met ensuite de côté cette passion pour exercer divers métiers. N´aimant pas l´agriculture, il devient laitier, puis scieur de long, avant de faire profession de menuisier, activité qu´il considère plus en rapport avec son désir de créer. Pendant sa jeunesse, Gabriel Albert joue de la clarinette dans des bals avec plusieurs musiciens de Nantillé. Il se marie le 13 septembre 1926 à Asnières-la-Giraud avec Anita Drahonnet, originaire de cette même commune. Ils vivent à Asnières jusqu´en 1941, date à laquelle le couple et leur fille unique viennent habiter Chez-Audebert, à Nantillé, afin de s´occuper d´une tante malade. A l´arrière de sa maison, Gabriel Albert construit son atelier de menuisier. Il complète son revenu en exploitant une station essence. Les bordures en ciment, délimitant le passage des voitures vers les pompes à essence, sont encore visibles. En 1956, afin de laisser la maison qu´il occupe à sa fille et à son gendre, il construit une petite maison à proximité. En y apportant de nombreux éléments de décor originaux, Gabriel Albert témoigne à nouveau d´un instinct créateur prononcé. A cette même époque, il aménage un bassin d´eau et il édifie en 1957 un moulin à vent décoratif dans son jardin, alors partagé entre fleurs, légumes et arbres fruitiers.

Gabriel Albert prend sa retraite en 1969. Le lendemain, il vend tous ses outils de menuisier et décide alors de créer des statues et des bustes. Pour cela, il s´appuie sur quelques principes tirés d´ouvrages spécialisés dans le bricolage conservés dans l´atelier, notamment un ouvrage de 1941, « Traité de la sculpture taillée », qui comporte un chapitre intitulé « Le ciment et son emploi en sculpture ». Un autre livre datant de 1956 renseigne sur la façon d´employer le plâtre. Une statue de femme en plâtre armé, cassée en deux et visible dans l´atelier, a pu lui servir également de modèle. En s´appuyant sur les différentes informations collectées, Gabriel Albert réalise sa première oeuvre, une statue de femme nue. Il utilise alors un mélange de plâtre et de ciment, ce qui provoque l´effondrement de la statue peu de temps après. Il met au point peu à peu, de manière empirique, ses techniques de fabrication et finit par utiliser le ciment seul, de type Portland, mélangé avec du sable blanc extrait des carrières de Cadeuil, dans la commune de Saint-Sornin. Ce matériau est modelé autour d´une armature métallique de récupération, qui constitue le squelette de la statue. Une statue inachevée témoigne de ce procédé. Les bustes, plus compacts, ne comportent vraisemblablement pas d´armature métallique. Lors de l´entretien qu´il a accordé à Michel Valière en 1991, Gabriel Albert a évoqué la difficulté de réaliser les visages, dont il modelait un à un les différents éléments. Dans les dernières années de sa création, il préparait à l´avance des yeux, des nez, des bouches et des oreilles, stockés sur des étagères et prêts à être utilisés. Ces éléments, ainsi que la coiffure, étaient ensuite rapportés un à un sur une boule afin de constituer le visage. Pour les yeux, Gabriel Albert figurait l´iris en le marquant par un trou circulaire. Le globe oculaire pouvait être représenté par une pâte blanche encore conservée sur certaines oeuvres. Presque toutes les statues ainsi qu´une proportion importante de bustes sont polychromes. Gabriel Albert utilisait pour cela deux procédés. Certaines oeuvres étaient teintes dans la masse au moyen de poudres d´oxydes, conservées dans l´atelier. Cette première technique semble avoir été employée principalement dans les premières années. La deuxième technique, qui a probablement été utilisée de manière presque systématique à partir de la fin des années 1970, est la peinture glycérophtalique laquée brillante, dont plusieurs pots sont conservés dans l´atelier. Cette dernière technique était utilisée sur le ciment sec. Les photographies prises par Jacques Verroust en 1977 révèlent que certaines statues non polychromes à cette date ont été peintes par la suite. Les oeuvres mesurent entre 15 cm et 195 cm en hauteur et correspondent le plus souvent aux dimensions réelles des sujets représentés (animaux ou humains).

Pour réaliser ses statues et bustes, Gabriel Albert avait besoin de modèles. Il le précise en 1991 : « J´ai vu ça sur un bout de papier, puis je lisais... Je suis pas dessinateur. Tout à l´oeil ! ». Il conservait dans son atelier une importante documentation d´ouvrages imprimés, qu´il feuilletait, à la recherche d´images, photographies ou dessins : « J´ai tout un tas de papiers, j´ai tout un tas de modèles. Alors quand je tombais sur un modèle qui me plaisait, alors je le faisais. » Cette documentation papier, amassée au fil des années constitue sa principale source de modèles et d´inspiration. Gabriel Albert y trouvait des personnages, des vêtements, des expressions dont il pouvait s´inspirer. Lorsqu´une image l´intéressait, il pliait le journal ou le magazine à cette page ou, le plus souvent, il découpait la page pour la garder, dans l´attente de réaliser plus tard une statue sur ce modèle.

Dans les journaux et magazines (Sud-Ouest, Nous Deux, Ici Paris, Paris Match, Point de Vue Images du Monde, Télé 7 Jours...), Gabriel Albert trouvait surtout les photographies de personnages célèbres. L´annonce du décès de personnalités semble être un élément déterminant dans sa création, car des périodiques traitant du décès de Charles de Gaulle, Charlie Chaplin, Georges Brassens et Jacques Brel, dont les statues figurent dans le jardin, ont été mis de côté par lui.

Pour réaliser des personnages anonymes, Gabriel Albert cherchait ses modèles dans les catalogues de vêtements. Il y observait les visages, les coiffures, les proportions du corps, la position des membres, les vêtements, les bijoux. D´anciennes revues de mode, notamment de nombreux exemplaires du Petit Echo de la Mode, dont certains datent de la fin du 19e siècle, ont été conservés par l´artiste dans son atelier. Des pages de cette revue ont été découpées, présentant des robes, des coiffures, des chapeaux. Quelques magazines érotiques ont probablement aidé Gabriel Albert à réaliser les statues de femmes nues. Un emballage en matière plastique de la galette Goulebenéze, présentant un portrait du personnage, a été utilisé pour réaliser les quatre bustes de l´écrivain et chansonnier charentais du même nom.

Pour les représentations de personnages religieux, le sculpteur-modeleur a probablement observé la statuaire dans les églises voisines de Nantillé. Une statue du jardin figurant saint Michel est ainsi assez proche d´une statue du même saint conservée dans l´église d´Asnières-la-Giraud. Certains détails présents sur les statues religieuses ont pu également l´inspirer, comme ce renfort en forme de drapé plissé ou de tronc d´arbre écoté présent sur plusieurs statues visibles dans les églises de Nantillé et de Saint-Jean-d´Angély. Un seul exemplaire d´une revue d´art, Histoire de l´Art, est conservé dans l´atelier. Outre les photographies de cette revue, une feuille volante, d´origine inconnue, présentant la Naissance de Vénus de Botticelli, et une statue en matière plastique de femme nue ont servi de modèles. Dans la maison, une reproduction de L´Angélus de Jean-François Millet était exposée dans la salle et a probablement permis la création d´un groupe sculpté figurant ce sujet.

Gabriel Albert réalise ses oeuvres en ciment entre 1969 et 1989. Il y consacre, avec passion, la majeure partie de ses journées. Durant ces 20 années, il modèle environ 420 sculptures, se présentant sous la forme de statues en pied (202 oeuvres) ou de bustes (186, dont quatre bustes doubles). Elles figurent quelques animaux (42), mais surtout un grand nombre d´humains (346). Parmi ces derniers, 230 femmes ont été figurées, contre 113 hommes. Chaque sculpture est unique, même si quelques personnalités ont été représentées à plusieurs reprises, certaines jusqu´à quatre fois.

En modelant ses sculptures, Gabriel Albert a représenté le monde tel qu´il le percevait au travers de son prisme de créateur. Il a ainsi réalisé des personnages de son quotidien saintongeais, mais il a aussi représenté, en s´appuyant sur les médias de son époque (presse écrite, télévision, radio), des personnages publics, passés ou présents. Parmi ceux-ci, il a modelé les personnalités les plus populaires de cette époque, principalement des hommes politiques et de spectacle. Il est à noter que tous ces personnages célèbres contemporains sont des hommes. Par exemple, aucune chanteuse des années 1960-1980 n´a été réalisée, alors que les magazines conservés dans l´atelier en fournissaient de très nombreux modèles. Gabriel Albert a également réalisé des personnages historiques, religieux non contemporains ou fictifs. Au nombre de ces derniers, tirés d´oeuvres culturelles, Blanche Neige et les 7 nains (conte des frères Grimm) et Le Corbeau et le renard (fable de Jean de La Fontaine) ont été représentés.

Les personnages anonymes, largement majoritaires, complètent cet univers cosmopolite. Des hommes et des femmes d´origines très diverses ont été figurés, tels un Indien d´Amérique, plusieurs personnages aux traits asiatiques et un homme à la peau noire. Un jeune garçon porte aussi le tarbouch nord-africain en feutre. Des enfants, chaussés souvent de bottes à lacets, côtoient des personnes âgées. Les vêtements ou outils donnent des indications sur le milieu dans lequel vivent les individus. Certains portent des sabots ou des outils agricoles, d´autres des costumes qui évoquent davantage le monde urbain.

La représentation féminine occupe une place à part dans le jardin. Certaines femmes sont figurées en habits simples, d´autres en habits particulièrement soignés, dont les modèles sont tirés d´anciennes revues de mode. Plusieurs femmes portent une coiffe. Les robes sont largement majoritaires et une seule porte un pantalon. Le plus souvent, elles sont parées de bijoux, tels des colliers de perles avec divers pendentifs. Dès le début de sa création, Gabriel Albert a représenté des femmes nues ou partiellement dénudées. Ainsi, certains bustes de femmes comportent un vêtement tombant sous la poitrine. Plus tard, probablement dans les années 1980, il réalise aussi des statues de femmes en maillot de bain, mais aussi de femmes représentées dans des poses élégantes évoquant parfois la danse. Selon Franck Vriet, pour accentuer le caractère féminin, Gabriel Albert modelait les visages en leur inclinant la tête sur le côté.

Les personnages masculins, moins nombreux, offrent aussi un peu moins de variété. Ils sont tous représentés habillés. Lors de l´entretien de 1991, Gabriel Albert explique qu´il a réalisé un nu masculin mais que sa femme lui a demandé de le détruire. Les hommes sont vêtus de pantalons (courts pour les jeunes garçons), de chemises, de vestes, de tuniques ou de vareuses. Certains sont cravatés, évoquant des personnages de la ville ou endimanchés. Plusieurs portent des chapeaux, ronds ou haut-de-forme, et des bérets. Beaucoup fument la pipe ou le cigare.

Les animaux représentés dans le jardin sont en majorité des chats et des chiens, mais des animaux sauvages ont également été figurés, tels des renards ou des oiseaux. Quelques statues d´animaux vivant hors de nos contrées ont été réalisés, comme une hyène, un kangourou et une lionne. Presque tous ont été disposés dans la partie du jardin en bordure de la route.

Le choix de l´emplacement des statues et bustes dans le jardin était réfléchi, ce qui indique une appropriation de l´espace par le créateur, le jardin devenant alors une oeuvre à part entière. Au fur et à mesure de sa production, Gabriel Albert sort les statues et les bustes de l´atelier et les dispose dans le jardin. Il les positionne à l´endroit voulu et ne les déplace ensuite que rarement. Gabriel Albert place ses oeuvres selon plusieurs logiques. Il peut les rassembler par thèmes. Par exemple, les hommes politiques sont regroupés en quelques endroits précis du jardin. Georges Brassens et Jacques Brel sont voisins et font face à Charlot. Les danseuses et les femmes nues sont rassemblées en petits groupes. Le sculpteur-modeleur n´a pas systématiquement appliqué cette méthode, puisqu´il a aussi rassemblé, dans certaines parties du jardin, des oeuvres très différentes, comme par exemple des statues de femmes nues situées à côté de celles du Christ et de saint Michel. Gabriel Albert a également mis en scène certains personnages les uns avec les autres : Blanche Neige et les 7 nains, la ronde de danseuses, le groupe d´orants autour de la Vierge, une scène où deux hommes se serrent la main. Gabriel Albert a délibérément rassemblé les bustes en rangées, rectilignes à droite et à gauche du jardin, ou légèrement arrondie devant la maison, en bordure de route. Cette dernière rangée épouse l´ancien tracé du passage des voitures vers la station essence.

Les oeuvres sont rarement posées directement sur le sol. Elles sont le plus souvent disposées sur un support. Les statues prennent place, dans la plupart des cas, sur un, voire deux socles superposés, de forme carrée, ronde, ou octogonale. Dans quelques rares cas, les statues reposent sur deux bandes rectangulaires en béton, scellées dans le sol. Les bustes ne sont jamais posés sur le sol. Ils sont toujours disposés sur des supports, très variés, qui les placent en hauteur pour en faciliter la visibilité. Certains sont même situés en bordure du toit de la maison ou sur le portique à droite du jardin. Beaucoup sont posés sur des supports verticaux identiques, associant un fût carré étroit entre deux tablettes horizontales carrées. D´autres sont posés sur le muret à gauche du jardin ou sur le rebord du moulin à vent. D´autres encore, devant la maison ou autour du bassin, sont perchés sur des vasques. Gabriel Albert a réalisé lui-même l'ensemble du mobilier de jardin (socles, piédestaux, vases, jardinières, portiques, tables décorées de morceaux d'assiettes en mosaïque). Devant l'entrée de la maison, au sol, il a aussi aménagé un dallage de pierres figurant une fleur. L'espace a ainsi été totalement transformé, du sol au toit de la maison, pour aboutir à l'accomplissement d'une oeuvre globale et singulière.

Plusieurs éléments rappelent la présence autrefois d´une végétation luxuriante. Des bordures en ciment et les cailloux, qui bornaient les massifs de fleurs, sont toujours présents, mais les fleurs ont disparu. La treille, qui s´épanouissait dans la partie gauche du jardin, n´existe plus, mais les poteaux en ciment qui la soutenaient sont encore présents. Dans ce jardin, les statues en ciment semblent avoir pris la place des fleurs et des légumes.

L´organisation spatiale du jardin, la disposition des éléments à partir du sol, sont la marque d´une volonté du créateur d´aménager son site pour favoriser l´agrément de la visite. Il l´explique en 1991 : « C´est à tout le monde ! Pour moi, mon idée, ce que j´ai fait là, c´est à tout le monde... Parce qu´on sait qu´on peut pas l´avoir rien qu´à soi... On peut pas l´emporter ; alors, c´est à tout le monde, voilà ! » L´aménagement de l´entrée, qui est aussi la sortie du jardin, prouve la volonté délibérée d´accueillir le public. Immédiatement à gauche de l´entrée, une statue représente un gardien en uniforme, portant devant lui un écriteau sur lequel est gravée l´inscription « Entrée libre ». Le visiteur s´engage alors dans une allée courbe qui correspond au cheminement des voitures à l´époque de la station essence. Plusieurs cheminements possibles engagent les piétons à poursuivre la visite. Sans les matérialiser au sol, Gabriel Albert a réservé des espaces, des allées, pour permettre aux visiteurs de circuler. Quelques espaces plus denses, à gauche du jardin, obligent les visiteurs à se frayer un passage entre les statues, au milieu du groupe d´orants, de Blanche Neige et des 7 nains ou des danseuses. A l´exception de ces endroits qui répondent davantage à une logique de mise en scène des statues les unes avec les autres, les oeuvres sont presque systématiquement tournées vers le visiteur, vers l´allée qui les borde.

Les sourires, les expressions des visages, les mains tendues sont autant de moyens pour le sculpteur-modeleur d´instaurer un dialogue entre ces personnages inanimés et le public. Gabriel Albert appréciait aller à la rencontre des visiteurs pour recueillir leur sentiment. Il proposait alors un jeu aux visiteurs, les laissant chercher la statue qui le représente, située à l´entrée de son atelier. Gabriel Albert a fait également preuve d´un esprit malicieux lorsqu´il figure, selon ses propres termes, un « couple mal assorti », groupe sculpté représentant un homme grand et mince offrant une rose à une femme petite et corpulente, ou lorsqu´il réalise un huitième nain dans la ronde autour de Blanche-Neige.

Gabriel Albert a porté beaucoup d´attention à la sortie du public. Quatre statues ont été créées pour remercier les visiteurs et leur faire déposer une pièce de monnaie. Une statue représentant une femme âgée présente un panneau sur lequel est gravée l´inscription « Merci ». Elle est encadrée par deux statues d´enfants, un jeune garçon à sa gauche et une jeune fille à sa droite. Par leur regard, ces derniers semblent implorer la générosité des visiteurs. La jeune fille tient une sébile dans ses mains. Ces trois statues ont été disposées immédiatement avant la sortie, dans la courbure de l´allée, de manière à faire face aux visiteurs qui quittent le jardin. Face à la statue de la jeune fille, un chien porte également une sébile dans sa gueule.

Même si quelques pièces de monnaie étaient acceptées, l´argent n´était pas la motivation majeure de Gabriel Albert, car il a toujours refusé de vendre ses créations. Il était même soucieux du devenir de ses sculptures. Il souhaitait que son oeuvre perdure et qu´elle soit entretenue. Il le déclare dans le journal Sud-Ouest du 11 août 1990 : « Le malheur, c´est qu´on ne sera pas toujours là et qu´on ne sait pas ce que cela deviendra après nous. » Il ajoute à propos des personnages : « Peut-être qu´ils partiront dans un musée ou que l´on trouvera quelqu´un de sérieux pour les tenir d´aplomb si le terrain penche. » Dans sa manière de scénographier le jardin, de le rendre accessible à la visite et de garantir la pérennité de ses collections autant que leur intégrité, Gabriel Albert s´apparente à un conservateur de musée. Considérer son oeuvre comme une accumulation de statues et de bustes serait une méprise. La véritable oeuvre de Gabriel Albert est en fait le jardin dans son intégralité, c´est-à-dire un ensemble constitué de la maison, de l´atelier, du moulin, du mobilier de jardin et des 400 statues et bustes.

Gabriel Albert tombe malade en 1989, ce qui l´oblige à stopper sa création. Il doit alors se contenter de faire visiter et d´entretenir son jardin. Il décède le 8 mai 2000, à 95 ans, à l´hôpital de Saintes. Dès 1991, il a vendu les statues et les bustes pour le franc symbolique à sa commune natale de Nantillé. Cette dernière a ensuite acheté la parcelle et la maison en 2000, peu après le décès de Gabriel Albert. Depuis cette date, le site est occasionnellement ouvert à la visite. Des travaux de restauration ont été réalisés en 2008 à l´intérieur de la maison.

Le Jardin de Gabriel est un site fragile et menacé. Les statues en ciment, qui subissent les épreuves du temps, du gel et de la pluie, se dégradent rapidement. De nombreuses statues sont aujourd´hui incomplètes. Peu de visages ont disparu, mais plus nombreux sont les dommages portés aux membres supérieurs. Les doigts, les mains, voire les bras entiers manquent pour beaucoup de statues. Ils sont parfois déposés aux pieds de la statue. L´armature métallique permet de maintenir en place certains éléments fêlés. De leur côté, les bustes sont moins atteints car plus compacts. La peinture se dégrade également rapidement. Certaines statues ont perdu presque entièrement leur polychromie. Le Jardin de Gabriel a aussi été victime des vols. L´observation des photographies anciennes permet d´estimer à une trentaine le nombre d´oeuvres disparues dans le jardin. Ce chiffre correspond approximativement au nombre de socles divers laissés nus. Presque toutes les oeuvres dérobées étaient situées à gauche du jardin, lieu plus éloigné des maisons voisines, donc moins surveillé. La plupart de ces statues ont été volées durant une nuit d´août 2004. Ces menaces font courir le risque de la disparition progressive du site.

Le Jardin de Gabriel a été créé par un homme dépourvu de formation artistique qui répond à la définition des « habitants-paysagistes », ces ouvriers ou artisans autodidactes qui exercent une activité créatrice au sein même de leur espace d'habitation et transforment leur jardin et/ou leur maison en une oeuvre à part entière. Gabriel Albert a également été qualifié d'« inspiré du bord des routes », au sens où ses sculptures sont offertes au regard des passants. Par l'absence de formation artistique et l'empirisme de ses créations, Gabriel Albert répond aussi pour partie à la définition de l´art brut donnée en 1945 par Jean Dubuffet : « Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en oeuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d´écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l´art classique ou de l´art à la mode » (Jean Dubuffet, L´art brut préféré aux arts culturels, 1949, reproduit dans Prospectus et tous écrits suivants, Gallimard, 1967). Cependant, Gabriel Albert se distingue de cette notion par ses sources d´inspiration parfois très académiques et sa volonté de devenir un jour un artiste : « Vous savez, j'aurais pu devenir un véritable artiste ; dès l'âge de vingt ans, je voulais sculpter, mais j'ai suivi une autre voie : ouvrier ! » déclarait en 1991 Gabriel Albert, ancien menuisier devenu sculpteur-modeleur et qui se rêvait artiste.

Le Jardin de Gabriel est situé en Charente-Maritime, dans le Pays des Vals de Saintonge, dans la commune rurale de Nantillé. Il s´étend à la sortie du hameau Chez-Audebert, au bord de la route départementale 129, reliant Saintes à Aulnay. Le jardin, ceinturé par une clôture métallique, mesure approximativement 40 mètres de longueur et 30 mètres de largeur. Au milieu de la parcelle se trouve la maison de Gabriel Albert et de son épouse. Un moulin à vent décoratif s´élève à proximité de la route et deux abris en tôle, l´un étant l´atelier du sculpteur-modeleur, sont placés à l´arrière du jardin. 385 statues et bustes peuplent actuellement le jardin, occupant tous les espaces à l´exception de l´arrière de la maison, non visible depuis la route. Trois oeuvres sont situées également dans le jardin voisin appartenant au gendre de Gabriel Albert. Avant les vols opérés principalement dans les années 2000, le jardin comptait environ 420 statues et bustes.

Annexes

  • Précisions concernant l'étude :

    L´inventaire du patrimoine du Jardin de Gabriel a été conduit en 2009 et 2010 par la Région Poitou-Charentes, Service de l´inventaire général du patrimoine culturel (Thierry Allard et Yann Ourry, sous la direction de Fabrice Bonnifait). L´enquête a porté sur les 388 statues et bustes conservés sur le site de Nantillé ainsi que sur les oeuvres disparues qui ont pu être documentées. Des dossiers individuels ont été réalisés pour chacune de ces oeuvres. La maison de Gabriel Albert, l´atelier, le moulin à vent et le mobilier de jardin ont également fait l´objet de dossiers documentaires. Les documents et objets conservés sur place ont été identifiés pour apporter une connaissance approfondie des sources d´inspiration du créateur. Un relevé topographique des lieux a été dressé afin d´analyser le positionnement précis des oeuvres. Par ailleurs, l´étude s´est appuyée sur le travail précédemment mené par l´ethnologue Michel Valière, en particulier le verbatim de l´entretien que lui a accordé Gabriel Albert, le 13 novembre 1991. Une collecte des photographies anciennes a été réalisée, permettant de connaître l´évolution du jardin et l´aspect initial des différentes oeuvres. Une recherche documentaire a été effectuée pour rassembler tous les études et articles préexistants concernant le Jardin de Gabriel. Environ 400 dossiers documentaires ont été établis, illustrés par près de 3 000 photographies, cartes et plans.

Références documentaires

Bibliographie
  • BONNIFAIT, Fabrice. « Reconnaissance d´un site touristique en voie de patrimonialisation : Le Jardin de Gabriel à Nantillé ». Tourisme & Patrimoine (Gilles Ferréol. Dir.). Bruxelles et Fernelmont (Belgique) : E.M.E./Intercommunications, 2010.

    p. 199-212
  • Conservation régionale des Monuments Historiques, D.R.A.C. Poitou-Charentes. Charente-Maritime, Nantillé, Le Jardin de Gabriel. Dossier documentaire de la conservation régionale des Monuments Historiques/ Brigitte Montagne. Réd. 1991, 2003, 2008.

  • DAVID, Francis. « Ils se refont un drôle de monde ». GaultMillau, n° 190, février 1985. Paris : Gault et Millau.

    p. 92-93
  • KUNZ-JACQUES, Guy. Paysages et gens de Saintonge. Saint-Jean-d´Angély : Bordessoules, 2000.

  • LACARRIÈRE, Jacques ; VERROUST, Jacques. Les Inspirés du bord des routes. Paris : Le Seuil, 1978.

  • LANOUX, Jean-Louis. « Gabriel Albert dans l´ambre du temps ». Création franche, n° 32, mars 2010.

    p. 24-27
  • MONTPIED, Bruno. « Le ciment des rêves. Une promenade chez quatre créateurs de sites naïfs ou bruts du Sud-Ouest ». Plein Chant, n° 44, printemps 1989.

    p. 53-68
  • REVERCHON, Pauline. « Albert (Gabriel) ». Dictionnaire biographique des Charentais et de ceux qui ont illustré les Charentes. Paris : Le Croît vif, 2005.

    p. 34-35
  • VALIÈRE, Michel. « Le Jardin de Gabriel en devenir ». Dossier documentaire de la conservation régionale des Monuments Historiques. Charente-Maritime, Nantillé, Le Jardin de Gabriel. Poitiers, Direction régionale des affaires culturelles de Poitou-Charentes, 2008.

  • VALIÈRE, Michel. « Verbatim de l´enregistrement de Gabriel Albert réalisé le 13 novembre 1991 », exposé le 10 décembre 2005 lors du colloque du musée d´Art moderne Lille Métropole à Villeneuve-d´Ascq (59). Dossier documentaire de la conservation régionale des Monuments Historiques. Charente-Maritime, Nantillé, Le Jardin de Gabriel. Poitiers, Direction régionale des affaires culturelles de Poitou-Charentes, 2008.

(c) Région Poitou-Charentes, Inventaire du patrimoine culturel - Allard Thierry
Allard Thierry

Chercheur, service Patrimoine et Inventaire


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- Ourry Yann