Dossier d’œuvre architecture IA24001770 | Réalisé par
  • inventaire topographique, Vallée de la Vézère
Château de Campagne
Copyright
  • (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel

Dossier non géolocalisé

Localisation
  • Aire d'étude et canton Vallée de la Vézère - Montignac
  • Commune Campagne
  • Lieu-dit Bourg
  • Cadastre 1817 A2 963  ; 2017 0A 706

Les origines du site

Le site du château actuel fut peut-être occupé dès l'époque gallo-romaine, comme le suggèrent des cols d'amphores, des débris de poteries et des tuiles à rebords retrouvés par Raoul de La Borie de Campagne vers 1870 dans le fond des fossés du château. La présence d'une villa, avec une partie résidentielle (pars urbana) et une partie dédiée à l'exploitation agricole (pars rustica), ne serait pas incongrue à cet endroit, à faible distance de la Vézère, selon une disposition commune à bien d'autres sites attestés de la vallée : Peyzac, Saint-Léon-sur-Vézère ou Tayac pour ne citer qu'eux.

La période médiévale

Les sources indiquent, en creux, qu’une seigneurie existait à Campagne dès le XIe siècle. En effet, un membre de la famille de Campagne est mentionné entre 1040 et 1089 : Hélie de Campagne est cité comme donateur et témoin dans l'acte de donation de l'église Saint-Christophe de Celles à Paunat. D'autres membres de cette famille le sont ensuite dans les années 1160. À ce moment-là, "Stevena" [Étiennette], l'épouse décédée de Folquier de Campagne, est ensevelie dans le cloître du proche couvent Saint-Marcel dépendant de l'abbaye Saint-Sauveur du Bugue ; pour ce faire, leur fils, Hélie de Campagne, créé une rente de six deniers pesant sur des terres à Campagne ; dans les mêmes années, leur fille, Pétronelle de Campagne, est religieuse de l’abbaye. Celle-ci, encore citée lors de l’incendie du bourg vers 1160, devient peu après, en 1169, la quatrième abbesse du Bugue. Selon une tradition bien ancrée mais non étayée, voire fausse, le chœur de l’église de Campagne aurait été édifié à son instigation entre 1169-1180. Quelques rares vestiges archéologiques témoignent de cette première période. D'abord, un parement de mur dans la cave sud-ouest, bâti de cinq assises réglées en hauteur (21 cm) en moellon abattu, à joints très fins, puis de trois assises en épis ou arêtes de poisson (opus spicatum) liées par un mortier jaune et maigre analogue à la partie inférieure, appartiendrait à un édifice de la fin du XIe ou du début du XIIe siècle, soit du moment des premières mentions de membres de la famille de Campagne. Ensuite, une base de colonnette torsadée, retrouvée en remploi dans un mur, datable de la même époque, pourrait elle aussi provenir de ce premier édifice.

Au siècle suivant sont seulement cités deux autres membres de la famille de Campagne, tous deux prénommés Hélie : le premier est chevalier au service du roi en 1242 ; le second est nommé sénéchal de Périgord, Limousin et Quercy par le roi-duc Édouard en 1289. La seigneurie de Campagne relevait peut-être déjà directement de la châtellenie de Bigaroque, appartenant aux Beynac, avant que celle-ci ne passe entre les mains des archevêques de Bordeaux par la volonté du pape Clément V (pontif.1305-1314). De fait, en 1307, Éblon de Campagne rend hommage à l'archevêque Arnaud IV de Canteloup "de fief noble, franc, lige et gentil au devoir d'un gracieux baiser à la joue". Les droits de l'archevêque sur cette seigneurie et dans cette paroisse seront contestés dans les décennies suivantes : en 1365, la seigneurie de Campagne est déjà considérée comme étant hors châtellenie ; elle n'y reviendra qu'après la guerre de Cent Ans.

En 1308, quatre membres de la famille de Campagne sont attestés : Hélie Folquier, que ses prénoms et sa présence auprès d'Éblon et d'Augier de Campagne désignent comme membre de la famille ; Éblon, déjà cité, chevalier, lieutenant de Jean d’Arrablay, sénéchal de Périgord et Quercy, en 1310 (mort après 1322) ; Augier, maire de Périgueux en 1349 ; et Hélie, mentionné en 1321 comme seigneur en partie du lieu de Campagne (mort avant 1365). Comme l'ont suggéré Hélène Mousset et Mathilde Régeard (2014), la division de la seigneurie pourrait donc résulter d’un partage entre ces quatre parents.

Dans le contexte de la guerre de Cent Ans en Guyenne, l'histoire se complique, car les seigneurs de Limeuil vont prétendre avoir des droits sur la seigneurie de Campagne au détriment des archevêques de Bordeaux. C'est de cette époque, en 1360, que date la première mention du "castrum de Campania" : selon une typologie bien connue, l'édifice, décrit succinctement dix ans plus tard (voir plus loin), comprenait alors une haute tour, accompagnée d'une salle seigneuriale (l'aula) et de plusieurs bâtiments (cuisine, grenier et selon toute vraisemblance des écuries), l'ensemble cerné par des murailles et un large fossé. Les contours de l'assiette de ce château médiéval n'ont pu être mis au jour et restent pour l'instant inconnus. Toutefois, dans les caves actuelles sous l'aile nord et sous la cour au sud-est et au nord-est, des vestiges de murs parementés en moyen appareil de pierre de taille, parfaitement assisés et à joints relativement fins, plusieurs talutés, suggèrent des constructions des XIIIe-XIVe siècle, soit de la période où le "castrum de Campania" commence à être relativement bien décrit dans les textes.

En effet, en 1366, Gilibert de Campagne, fils et héritier d’Augier, épouse Jeanne Ébrard. Toutefois, en 1370, le père de celle-ci, "nobili viro Raymundo Ebrardi", se déclare "domino de Campanha" – dans les faits, il n'est que coseigneur de Campagne, pour une quatrième partie de la seigneurie, ce que confirme la suite de l'histoire. À cette même date, Raymond Ébrard, qui a rendu le château de Campagne à l'obéissance du roi de France Charles V, est chargé par le fils de celui-ci, Louis, lieutenant du roi en Languedoc, de sa défense et de sa garde. Avant 1373, Gilibert, qui n'a pas eu d'héritier mâle de son mariage, teste en faveur de son beau-frère, Ébrard de Camblazac, choix qui lèse son épouse et donne lieu à une transaction complexe entre Ébrard de Camblazac et Jeanne, soutenue par son père. Comme Ébrard de Camblazac ne pouvait payer les compensations financières demandées par son épouse, il est contraint de transiger sur la propriété en accordant à Raymond Ébrard "toute la grande tour qui appartenait à Gilibert, en son vivant, et qui est au milieu du château et entre la salle du logis dudit Camblazac, d'une part, et entre la place de la basse-cour de Raymond Ébrard, d'autre part, et la maison appelée le grenier aussi à Raymond, à la charge que la muraille ou capial de la tour et salle ouverte demeureraient à Camblazac". La "quatrième partie de toute la terre et juridiction de Campagne, avec toute justice, haute, moyenne et basse, la quatrième partie du fossé qui était autour du château" reviennent également à Raymond Ébrard, en plus de la quatrième partie qu'il possède déjà. Enfin, Raymond Ébrard et Ébrard de Camblazac sont "tous deux ensemble, communs et égals dans ladite juridiction et justice", avec chacun, en outre, une moitié du four banal de Campagne.

Au cours des décennies suivantes, l'adhésion d'Ébrard de Camblazac au parti anglais, appuyé par le seigneur de Limeuil, entraîne la confiscation de tous ses biens par le roi de France en 1385 ; en représailles, le seigneur de Limeuil confisque ceux de Jeanne Ébrard l'année suivante. En 1399, Limeuil est accusé d’avoir remis Campagne à une bande anglaise dirigée par Arnaud de Mussidan. Bourdeilles reprend la place pour le roi de France en 1406. À partir de 1427, une bande de routiers anglais établit son repaire à Campagne, d’où, pendant cinq ans, ils pillent la vallée de la Vézère. Les Français achètent le départ des routiers en 1432 “et le lendemain la place fut razée de peur qu’ils ne la reprinssent (…) et, pour cet effet, [la ville de] Sarlat y envoya un bon nombre de pionniers avec les outils nécessaires”. Ce "razement" semble bien avoir eu lieu : en atteste l'arasement de nombreux murs à faible profondeur sous le sol actuel, aussi bien dans les caves que dans les tranchées ouvertes en 2012 pour des travaux.

Suite à ces événements, le roi de France Charles VII donna le domaine au nouveau seigneur de Limeuil, Brandelis, fils illégitime de Jean de Beaufort, qui est du parti français. Par un acte du 15 janvier 1435 (n.st.), Pierre de Beaufort, héritier de Jean, vicomte de Turenne, seigneur de Limeuil, Miremont et Clérans, fait donation "à son bien aimé et très cher fidèle et ami noble Arnaud de Camblazac, damoiseau, habitant du lieu de Plazac, de tout le droit et devoir qui lui appartient ou peut appartenir au château ou maison du lieu de Campagne", avec ses droits de justice. Mais dès le 2 septembre 1437, Arnaud de Camblazac se défait d'une part de Campagne qu'il vend à Jean Bonald, bourgeois et marchand de Montignac ; en 1464, il vend l'autre part, qui passe entre plusieurs mains en trois ans : Charles de Talleyrand, Brandelis de Caumont, puis finalement Adhémar de La Borie. Ce dernier s’y implante durablement, et pour cause : en 1457, il avait épousé Jeanne, fille d'Hélie Bonald et sœur de Jean. Fils d’un notaire public de Martel, licencié ès lois de la ville de Sarlat, puis juge de Limeuil, Adhémar est enfin conseiller et avocat à la cour des Grands Jours de Charles d'Aquitaine en 1471. Le 9 mars 1473 (n.st.), Jean II Bonald fait sa prestation d'hommage et de fidélité à l'archevêque de Bordeaux pour la moitié de la seigneurie. Dans la seconde moitié du siècle, la seigneurie de Campagne est donc partagée à parts égales entre deux familles alliées, chacune en ayant une moitié : les La Borie et les Bonald vont s'attacher à la remise en valeur des terres après les ravages des guerres, ainsi qu'accroître et diversifier les revenus qu'elles en tirent. Ainsi, dès 1491, la « forge du Rouvelet », aux Eyzies, qui appartient pour moitié aux Saint-Ours, seigneurs de La Bleynie, et aux La Borie, coseigneurs de Campagne, produit du fer qui est revendu jusqu'à Bordeaux.

Le début des Temps modernes : la reconstruction

Il faut toutefois attendre la seconde moitié du XVe siècle pour voir la reconstruction des bâtiments. Le premier édifice à être relevé est vraisemblablement l'église, à laquelle est adjointe la chapelle seigneuriale des Bonald (actuelle sacristie). Puis vinrent sans doute à la fin du siècle les corps de logis des deux familles en présence. Contrairement à l'hypothèse avancée précédemment (Mousset et Régeard 2014, p. 14), l'actuel haut corps de logis sud-ouest flanqué de ses deux tours circulaires ne fut pas bâti par les Bonald, mais par les La Borie, la demeure des Bonald étant au nord, ce que confirment les actes de partage datés de 1617 à 1624 comme on le verra plus loin. Le château est ainsi décrit après ces travaux dans le terrier de la famille La Borie rédigé à partir de 1504/1505 : "cum duabus aulis et cum quadam turri destructa cum ortis et clauso adherentibus dicto castro sue vallato dicti castri" (avec deux salles [i.e., deux corps de logis] et une tour détruite [la grande tour médiévale de Gilibert], avec des jardins et un clos jouxtant ledit château, le fossé [autour] de ce château) (Arch. dép. Dordogne, 6 J 336, carton 10, fol. 29r°).

En effet, après la mort d’Adhémar de La Borie vers 1475, ses enfants mineurs, Bernard Ier, Bernard II, Jeanne et Pierre, sont confiés au tutorat de leur oncle, Jean II de Bonald. Bernard Ier, également licencié en droit, succède peu après à son père et devient lieutenant-général du duché et sénéchaussée d'Aquitaine. C'est à lui que l'on doit attribuer l'érection du corps de logis sud-ouest entre 1480 et 1485 : les analyses dendrochronologiques effectuées sur la charpente de toit de ce corps et de ses deux tours indiquent une date d'abattage des bois à l'automne/hiver 1484/1485. La datation est confirmée, s'il le fallait, par l'analyse des critères internes du bâtiment : la maçonnerie en moellon à joints beurrés masqué par un enduit et raidi par des chaînes d'angles en besace soigneusement taillées, les fenêtres (croisées et demi-croisées) à moulures à listel sur bases prismatiques se recoupant à angle droit en partie supérieure et à l'alignement des traverses, les portes à chanfrein concave et linteau délardé en anse de panier, les canonnières à la base des tours à orifice de tir circulaire surmonté d'une fente de visée verticale ou encore le chemin de ronde continu sur tout le pourtour de l'édifice se retrouvent dans d'autres constructions nobiliaires de ces dernières années du XVe siècle ou du début du XVIe (1490d-1498d au château de Lanquais ; 1494d-1506d au château de La Salle, à Saint-Léon-sur-Vézère ; 1508d-1509d au repaire noble de Cramirac à Sergeac). Plus précisément, concernant la charpente datée, qui est exclusivement en chêne, nous retrouvons une typologie et une mise en oeuvre tout à fait comparable aux édifices précités : un niveau de chemin de ronde en pan-de-bois (pan-de-bois remplacé vers 1774/1775 par un mur constitué de pierres et de lauzes en remploi) qui porte les entraits de la charpente ; une charpente du type à chevron-formant-ferme qui se caractérise par l'emploi systématique de jambettes en partie inférieure pour rigidifier la structure entrait/chevron, d'aisseliers en partie médiane pour rigidifier la structure chevron/faux-entraits, la présence d'une sous-faîtière à laquelle sont assemblés les demi-faux-entraits des fermes secondaires, un contreventement obtenu en partie supérieure par de simples décharges reliant la sous-faîtière à la faîtière et enfin de faux-entraits et poinçons pour les fermes principales. D'évidence, la charpente de Campagne appartient à la même famille typologique que les charpentes de la maison de la rue de la Pégerie à Montignac, du château de Lanquais (partie dite "médiévale"), du repaire noble de Cramirac à Sergeac ou encore du château de Losse. En outre, comme dans ces exemples, la partie inférieure du comble servait de grenier, comme l'indiquent les vestiges de murets en pierre enduits entre les jambettes ; en outre, il est fort probable qu'elle était couverte en lauze, lauzes qui ont été retirées et remployées pour bâtir, au niveau inférieur, les murs intérieurs du chemin de ronde en remplacement des murs en pan de bois d'origine. Enfin, hors ces caractéristiques et ces critères, la charpente du corps de logis sud-ouest se remarque par ses bois, dont la chronologie moyenne est longue de 97 ans, c'est-à-dire que la charpente est constituée de bois ayant poussé à partir de la fin du XIVe ou au début du XVe, soit pendant la guerre de Cents ans, et par son marquage continu et cohérent, en chiffres romains à la rainette effectué sur toutes les pièces principales.

Toutefois, Bernard Ier profita peu de temps de la nouvelle construction, puisque son frère cadet, Bernard II, conseiller au parlement de Bordeaux à partir de 1495, qualifié de "domino domus de La Borie" (chef de la Maison de La Borie) le 7 octobre 1507 (Ibidem, fol. 29v°), hérite de l'ensemble des biens de la famille à partir de 1504, les fiefs de La Borie, de Langlade, de la Roche-Blanche (Quercy) et de Campagne, ainsi que de maisons à Sarlat ; le 17 novembre 1507, il rend hommage pour Campagne à l'archevêque de Bordeaux. Certes, le fils de Bernard Ier et neveu de Bernard II, Adhémar II, est mentionné à ses côtés comme coseigneur de La Borie et de Campagne dans quelques textes du terrier mais toujours absent et en retrait de son oncle, il décède peu après octobre 1515. Le 24 décembre 1515, à Tarascon, Bernard obtient de Louise de Savoie, mère du roi et régente du royaume, la translation de son office de conseiller clerc au parlement de Bordeaux en conseiller laïc. C'est ce même terrier qui délivre le nom du commanditaire du terrier : "noble homme et scientifficque personna monseigneur Bernard de La Borie, licenciat [licencié] en chacun dretz [droit, i.e. droit romain et droit canon], conseillier del Rey nostre sire en sa court souveraine de parlament de Bourdeaulx" (Ibidem, fol. 2r°, acte du 3 juin 1504). L'élaboration du terrier commença en 1504/1505 et les actes contenus mentionnent systématiquement Bernard II ou son épouse Jeanne de Ricard (de Gourdon) présents à Campagne, surtout à partir de l'automne 1507 "in castro de Campanhia".

Selon toute vraisemblance, le corps de logis sud-ouest devaient être au début du XVIe siècle pour Bernard II de La Borie et Jeanne de Ricard une "maison aux champs" : une résidence à la campagne, certes siège d'une coseigneurie, mais non leur résidence principale qui se trouvait à Sarlat, quand Bernard n'était pas appelé par ses fonctions à Bordeaux. Ce n'est d'ailleurs pas le seul périgourdin a adopté ce mode de vie partagé entre ville et campagne, à commencer par son oncle Aymerie (ou Aymeric) de La Borie, seigneur de Prats et de Saint-Sulpice, qui était tiers président au parlement de Bordeaux (1483) : parmi d'autres, on peut encore citer Guillaume d'Abzac, seigneur de La Douze, conseiller au même parlement (1480) ; Bertrand d'Aytz, seigneur de La Cassagne, conseiller (1486) ; Jean de Calvimont, seigneur de l'Herm (à Rouffignac), président (1521), ou François de Belcier, seigneur de La Rolphie, conseiller (1512), puis président (1519), ou bien encore Mondot de La Marthonie, seigneur de Puyguilhem, premier président au parlement de Bordeaux (1499), puis à celui de Paris (1515). Tous étaient pris par leurs fonctions en ville (Paris, Bordeaux, Périgueux, Sarlat), ne résidant qu'une partie de l'année à la campagne, où ils possédaient une seigneurie dont ils portaient le titre et tiraient des revenus. Les mêmes contraintes s'imposaient d'ailleurs au commanditaire de Campagne, Bernard Ier de La Borie. En soit, cela explique le programme architectural assez "court" du logis sud-ouest, constat qui peut être également fait pour les châteaux ou repaires nobles de l'Herm ou de La Rolphie précités : deux pièces principales par niveau desservies par une tour d'escalier, des dégagements plus ou moins importants dans les tours. À Campagne, la programme devait se limiter à une cuisine et un cellier au premier niveau, une grande salle seigneuriale et une chambre aux deuxième et troisième niveaux, chacune des grandes pièces (cuisine ou salle) en commandant deux autres nettement plus petites dans les tours (arrière-cuisine, garde-robe et oratoire), dotées de latrines au nord-ouest dans des logettes en encorbellement sur l'extérieur (disparues). En outre, comme l'ont bien remarqué H. Mousset et M. Régeard, le plan primitif du bâtiment n'était pas rectangulaire comme aujourd'hui, mais constitué d'un angle rentrant au nord-est où prenait place la tour d'escalier en vis (disparue). Ajoutons que les cheminées d'origine étaient adossées aux murs de croupe, à chaque extrémité du corps de logis (murs nord-ouest et sud-est) – et non au mur de refend à l'intérieur. Toutes les modifications intervenues au fil des siècles n'ont pas totalement effacé ces dispositions d'origine, la simple observation et l'analyse archéologique du bâti permettant d'en retrouver les traces : piédroits et manteaux des cheminées en place mais bûchés, conduits des cheminées encore visibles dans le sol du chemin de ronde, vestiges du mur circulaire de la cage et portes visibles dans les niveaux supérieurs, raccords des maçonneries ou vestiges des fenêtres (croisées et demi-croisées) à l'extérieur, etc.

Quant au logis des Bonald situé au nord, il est plus difficile d'en savoir quelque chose car il a disparu, détruit sans scrupule par les La Borie au cours du XIXe siècle pour ouvrir la cour – ils l'ont détruit d'autant plus facilement qu'il ne s'agissait pas de leur demeure ancestrale. Seul le plan cadastral ancien (1817), alors qu'il était encore debout, fournit l'indication de son plan-masse. Quoi qu'il en soit, il est intéressant de remarquer qu'à ce moment et encore au début du XVIe siècle, les La Borie et les Bonald sont encore alliés par des mariages : Bernard II a épousé Jeanne de Ricard, tandis qu'Étienne Bonald, fils de Jean II, a contracté une alliance avec la sœur de celle-ci, Anne de Ricard.

La fin des Temps modernes : de la division à la réunification

Après la mort de Bernard II de La Borie en 1533 (il teste le 17 juillet et son épouse est déclarée veuve en novembre), Jeanne de Ricard devient dame usufruitière de Campagne pendant la minorité de leurs fils, Gérauld de La Borie (1510-après 1573). Désormais complètement intégré à la noblesse, qualifié d'écuyer, Gérauld leur succède comme coseigneur de Campagne et se marie le 21 mars 1535 avec Antoinette de Prouhet. De cette union nait Pierre de La Borie, écuyer, seigneur de Bonneffons (à Sarlat) et coseigneur de Campagne, qui est encore vivant en 1609.

De leur côté, tout comme les La Borie, les Bonald quittent définitivement les offices juridiques et s'allient à des familles de la noblesse, certaines de haute volée. Étienne Bonald, déjà seigneur d'Allemans et de Saint-Avit en Agenais, coseigneur de Campagne, acquiert le château et la châtellenie de Miremont le 25 juin 1516 (Marie Palué). Son fils, Pierre contracte une belle alliance en épousant Catherine d'Aubusson. Suite à la mort de celui-ci après avoir testé le 10 août 1549, sa veuve devient dame d'Allemans, Miremont et Campagne et se remarie avec Bernard La Roche-Joubert, chevalier de l'ordre du roi, gentilhomme de sa chambre, puis maréchal de camp dans l'armée du duc d'Anjou. En 1581, Catherine d'Aubusson devient l'une des dames d'honneur de la reine-mère Catherine de Médicis. L'année suivante le couple est "à présent" au château de Campagne, signe que l'ancien logis des Bonald est toujours habitable. Toutefois, Catherine n'ayant pas eu d'enfant de ses trois mariages successifs, ses biens reviennent à sa mort à son frère qui semble s'en être en partie dessaisie pour une branche alliée : la moitié de la seigneurie de Campagne qui appartenait aux Bonald passe à la famille Carbonneau.

L'histoire se complique à partir du début du XVIIe siècle, car un litige nait entre les différentes familles en présence : Philippe de La Barthe, seigneur de Lasseguan, coseigneur de Campagne au droit de son épouse Jeanne de Carbonneau, pour la moitié de la seigneurie ; Pierre de La Borie, seigneur de Bonneffons, détient les deux tiers de la moitié restante ; Jean de Calvimont, seigneur de Chabans, en possède un sixième – sans que l'on sache ni pourquoi ni comment les La Borie ont dû se séparer de cette faible partie de leur coseigneurie au profit des Calvimont. Pour résoudre le litige entre les trois familles, des actes de partage sont dressés entre 1617 et 1624, qui définissent les parts et les droits de chacun des trois propriétaires. L'analyse de ces documents avec celle d'un mémoire dressé en 1756, du cadastre ancien levé en 1817 et des bâtiments en place permettent d'être assurés de plusieurs choses :

1° le grand logis des La Barthe se situait au nord avec une façade sur cour "au midy" (sud) et précédé d'une avant-cour accessible au nord ; le logis sud-ouest était bien encore aux La Borie à ce moment-là, avec une "fassade" (comprendre entrée) au "levant", c'est-à-dire à l'est, et précédé d'un jardin "au sieur de Bonneffons" au sud ; un corps de logis en équerre "faisant l'angle meridional oriantal" (sud-est), articulé au centre par une haute tour d'escalier en vis de plan carré sur cour et précédé au sud par un jardin "de Chabans", appartient aux Calvimont (voir Annexes 1 et 3) ;

2° Les logis des La Barthe et des La Borie sont mitoyens, mais deux passages les séparent clairement du logis des Calvimont, l'un au sud, l'autre au nord-est. Le plan de feu des ouvertures de tir pour armes à feu légères pratiquées dans la tour d'escalier des Calvimont confirme d'ailleurs l'existence des accès de chacun des trois logis et permet de les localiser précisément : les orifices de tir sont tous dirigés vers eux, pour défendre les trois entrées ;

3° L'église, tout comme le reste du domaine, était partagée entre les trois coseigneurs, d'où certaines dispositions assez singulières : d'abord, le chemin d'accès sud était partagé en trois sur sa longueur pour permettre à chacun des seigneurs de l'emprunter, sans passer sur la "justice" des autres ; ensuite, aux La Barthe appartenait naturellement la chapelle des Bonald (l'actuelle sacristie), tandis qu'aux La Borie et aux Calvimont revenaient de fonder leurs propres chapelles seigneuriales, celle des La Borie au sud, celle des Calvimont au nord, la superficie cumulée des deux ne devant pas dépasser celle des La Barthe ; enfin, le portail principal de l'église à l'ouest et le devant de celui-ci était également partagé entre les trois coseigneurs.

Cette situation particulière dura jusqu'au mariage, le 30 septembre 1672, de Jean II de La Borie (1645-16..) avec Antoinette de Calvimont de Chabans, qui lui apporta en dot le sixième de la coseigneurie de Campagne, permettant ainsi la réunification d'une moitié de la seigneurie entre les mains des La Borie. Il faut toutefois attendre le 29 juin 1756 que la part de Philippe II de La Barthe soit acquise par David et Géraud de La Borie, père et fils, pour la somme de 70 000 livres, pour que la totalité de la seigneurie soit définitivement réunie. L'acte le précise, la transaction est complète et définitive : “ledit seigneur de Labarthe a declaré vendre, cedder, quitter […] à perpétuité et pour toujours, audit seigneur de La Borie de Campagne fils […] scavoir la moittié, part et portion de la terre et seigneurie, justice haute, moyenne et basse, nomination de juge, droit de greffe et honorifique, droit de peche et de chasse, pontonnage et passage de la rivière, qui compètent audit seigneur de la Barthe dans l’eglise et paroisse de Campagne en Sarladais” (Voir Annexe 2 : Arch. dép. Dordogne, 6 J 5, pièce n° 14).

Pour matérialiser dans la pierre cette réunification et rendre fonctionnels les bâtiments épars, une nouvelle et importante campagne de travaux est mise en oeuvre par Géraud de La Borie : pour l'essentiel, cette campagne voit la création d'un grand escalier dans-oeuvre à volées droites autour d'un jour central faisant la jonction entre l'ancien logis des Calvimont au sud-est, celui des La Borie au sud-ouest et celui des La Barthe au nord ; une aile (nord) est bâtie ou rebâtie à cette occasion entre ces deux derniers, couverte d'un haut toit à brisis et lucarnes ; tous les intérieurs sont réaménagés tandis que de grandes fenêtres, sans allège mais dotées de balconnets, à chambranle et linteau en arc segmentaire, sont percées dans les vieux logis – du moins est-ce assuré pour le logis sud-ouest – afin d'ouvrir les pièces principales sur l'extérieur pour les vues et leur apporter un meilleur éclairage. Tous les bâtiments reçoivent alors une toiture d'ardoises. Cette campagne est précisément datée grâce à un poinçon de serrurier retrouvé sur les pentures des fenêtres installées lors de cette campagne, attribué à André Cave, serrurier actif entre 1750 et 1775, mais également par des analyses dendrochronologiques effectuées sur le corps de logis sud-ouest. En effet, sur celui-ci, les travaux alors menés ont consisté en la destruction de la tour d'escalier en vis d'origine qui est remplacée par un retour faisant la jonction entre ce corps et les ailes nord et est ; ce retour est couvert par un toit à longs pans et croupe dont la charpente est du même type et dotée du même marquage en chiffres romains à la rainette que celui du bâtiment principal d'origine mais dont les bois diffèrent par leurs essences (en châtaignier et une pièce en merisier ou cerisier), par leur qualité (noueux, voire très noueux) et par leurs séries de cernes assez courtes (la chronologie moyenne est de 55 ans). Cette nouvelle charpente résulte d'une campagne d'abattage des bois intervenue au cours de l'automne/hiver 1774/1775, sans doute pour une mise en oeuvre en 1775. Il peut paraître a priori étonnant dans les travaux qui ont alors touché le corps de logis sud-ouest que l'on ait pris autant de soin à assurer la continuité de l'ancien chemin de ronde, de préserver cet aspect défensif en plein XVIIIe siècle, et de reprendre le même type de charpente et de toit, avec le même volume, autrement dit à préserver l'unité visuelle de l'ancien bâtiment. Mais cela se comprend très bien si l'on considère qu'il s'agit là du logis primitif de la famille La Borie : Géraud avait probablement à cœur de conserver, du moins en apparence, la demeure de ses ancêtres.

Dans le même temps, Géraud de La Borie fait aménager un vaste jardin à la française à l'ouest, face au corps de logis sud-ouest et à l'aile nord rebâtie, axé sur eux : trois plans conservés, un d'ensemble, deux autres où il apparaît partiellement, délivrent l'organisation du jardin qui comprenait deux bassins alimentés en eau, l'un d'eux ayant été retrouvé récemment lors d'une opération archéologique (Mousset et Régeard 2014).

L'époque contemporaine

La dernière grande campagne de rénovation qui a donné au château sa physionomie actuelle est due à Raoul de La Borie (1821-1882). Dès 1851, du vivant de son père, Raoul prend en main la gestion du domaine. Alphonse Blaquière, architecte bordelais, fournit des dessins aquarellés, sans doute une des premières versions du projet, où se juxtaposent motifs militaires médiévaux et dispositions résidentielles, ce qui restera l’esprit de la restauration malgré les nombreuses modifications en cours du chantier. La participation du commanditaire paraît avoir été particulièrement importante dans les choix et le suivi, et ce jusqu’aux détails : une liasse du fonds de Campagne contient des croquis au crayon attribuables à Raoul de La Borie, parfois plusieurs ébauches pour un même ouvrage, ainsi que des détails d’huisseries et de garde-corps. Ces documents permettent à la fois de suivre le projet en cours d’élaboration et d’approcher la culture et les goûts d’un châtelain du milieu du XIXe siècle. À ce titre, un dessin pour la façade sur la cour est particulièrement éclairant : il est directement inspiré du célèbre palais vénitien la Ca’ d’Oro, sur le Grand Canal. Seul le portique du rez-de-chaussée a finalement été construit.

Dans un premier temps, celui des premières esquisses du jardin, Raoul de La Borie semble vouloir conserver les bâtiments anciens, y compris ceux ayant appartenus aux La Barthe situés au nord, auxquels il compte adjoindre des portiques ouverts sur les jardins – ces bâtiments y sont représentés en plan-masse. Mais l'intérêt du propriétaire se porte surtout sur l'aile orientale du château, haute de deux étages, qui doit être seulement rhabillée, spécialement avec une corniche à faux créneaux directement couverte par un toit à faible pente, une simple tourelle devant flanquer l'angle sud de l'aile. Toutefois, ce premier projet est rapidement revu, d'abord à la marge – au lieu de deux étages carrés, un seul est envisagé, surmonté d'un surcroît à lucarnes passantes –, ensuite plus radicalement avec la décision de détruire les bâtiments nord, ce qui entraîne une révision complète du projet de l'aile orientale qui se voit augmentée d'un grand pavillon, au sud-est, tandis qu'un autre pavillon est créé au nord, l'aile de ce côté étant doublée par un portique au rez-de-chaussée ouvert sur la cour. Dans cette pensée architecturale changeante, le pavillon nord, d'abord simplement couvert par un toit d'ardoise, reçoit quelques années plus tard une surélévation couverte par un toit-terrasse bordé d'un chemin de ronde à créneaux semblable à celui du pavillon sud-est. Par ailleurs, les substructures médiévales mises au jour lors de la destruction des bâtiments nord et du terrassement des douves sont rhabillées, afin d'être vues depuis le jardin environnant.

En effet, afin de parfaire l’ensemble, Raoul de La Borie remplace le jardin classicisant par un parc inspiré de ceux à la mode sous le Second Empire : fil d’eau, arbres isolés et bosquets d’essences exotiques choisies pour leurs couleurs en demi-saison. Jean-Jacques Rousseau et fils, pépiniéristes à Bordeaux, fournissent en 1862 le plan des pièces d’eau, avec les indispensables calculs d’alimentation pour maintenir les niveaux. Suivant les conseils des concepteurs – “il faudrait les proportions que j’indique pour que cela eut un cachet que commande le château” –, l’emprise du parc est étendue grâce à la démolition de deux maisons du bourg et au redressement de la route, dont les Ponts et Chaussées non consultés prendront acte en 1875. Le propriétaire fait ensuite directement ses achats auprès de pépiniéristes, à Orléans et à Bordeaux. Les terrassements, empierrements et plantations sont exécutés par des terrassiers du voisinage, payés à la tâche par le régisseur du château. Les douves sont refaites selon les mêmes pratiques : deux hommes effectuent les démolitions "des murs de la ansienne douves" et reconstruisent les murs, payés au métré et au tombereau. Les mêmes terrassiers ferment la cour des dépendances et bâtissent un “grainier” (1862). Raoul de Campagne envisageait aussi de faire reconstruire l’église paroissiale, déjà quelque peu intégrée comme fabrique dans le parc ; le projet néo-roman de 1876 ne verra pas le jour. Un carnet contenant les notes, observations et plans pour une glacière américaine, dressés par le marquis lui-même dès 1853, témoignent d’une curiosité éclectique dans la volonté de moderniser le château. Les derniers travaux concernent les finitions, parquet du pavillon (sic), bibliothèque et boiseries du salon de Madame, etc. En 1914, le château bénéficie du chauffage central installé par Poletti, fumiste constructeur à Périgueux, avec 21 radiateurs en fonte, y compris un radiateur à chauffe-assiette pour la salle à manger.

Les grands projets du marquis de Campagne ont été financés par le domaine : bois, tabac, vignobles, truffes et surtout carrières de pierre, qui procurent une part très importante des revenus financiers de Campagne et font l’objet d’une gestion à part du régisseur. En outre, le mode de fonctionnement des travaux au château de Campagne est éclairé par le devis de Poletti montrant combien la part des prestations ou avantages en nature réduit les coûts en argent : "les ouvriers seront logés et nourris par Melle de Campagne suivant les habitudes du château. (…), Melle de Campagne fera transporter les marchandises et outils de la gare du Bugue au Château de Campagne". Par-delà les revenus, l’organisation du domaine peut être mise à contribution au profit du château.

A la toute fin du XIXe siècle ou au début du suivant, une dernière campagne de travaux touche la reprise du pavillon nord : le toit-terrasse est remplacé par un haut toit d'ardoise, le toit actuel.

De nos jours

Le 14 février 1970, Gérald de La Borie, dernier marquis de Campagne, fait don du domaine du château de Campagne à l’État qui le transfert au Département de la Dordogne le 1er juin 2007. Le domaine, qui comprend le château, les dépendances, le parc ainsi que les clôtures, est inscrit sur l’inventaire supplémentaire des monuments historiques par arrêté du 5 avril 2001. Son réaménagement a été engagé dès 2002 par le ministère de la culture et de la communication. Un pôle mixte de recherche rassemblant les acteurs de la recherche archéologique régionale et comprenant un centre de conservation et d’études est installé par la direction régionale des affaires culturelles d’Aquitaine dans les communs du château en 2009. Ceux-ci accueillent le service régional de l’archéologie, l’Institut national de recherche archéologique préventive, le service départemental de l’archéologie et le laboratoire PACEA de l’université de Bordeaux. Pour ce qui concerne le château et son parc, un projet de restauration et de mise en valeur est établi, dès 2007, en concertation entre les services de la DRAC Aquitaine et ceux du Conseil général. En 2010, le Conseil général mandate La gare architectes, architecte du patrimoine associé à l’atelier de paysage Lieux-Dits, et dépose en mars 2011 un permis de construire pour la restauration du château et le réaménagement du parc. Le projet a pour objectif de renforcer la vocation culturelle et patrimoniale des lieux par l’ouverture du château au public et l’intégration du caractère naturel, paysager et patrimonial du site et du domaine de Campagne. Parallèlement, le Conseil général et l’Office national des forêts préparent un dossier de classement du domaine départemental de la forêt de Campagne au titre de réserve naturelle biologique.

Le site du château actuel fut peut-être occupé dès l'époque gallo-romaine, comme le suggèrent des cols d'amphores, des débris de poteries et des tuiles à rebords retrouvés par Raoul de La Borie de Campagne vers 1870 dans le fond des fossés du château. La présence d'une villa ne serait pas incongrue à cet endroit, à faible distance de la Vézère, selon une disposition commune à bien d'autres sites attestés de la vallée : Peyzac, Saint-Léon-sur-Vézère ou Tayac pour ne citer qu'eux.

Les sources indiquent, en creux, qu’une seigneurie existait à Campagne dès le XIe siècle. En effet, un membre de la famille de Campagne, Hélie, est mentionné entre 1040 et 1089. D'autres membres de cette famille le sont dans les années 1160, puis encore au XIIIe siècle. Il faut toutefois attendre l'année 1360 pour trouver la première mention du "castrum de Campania" : selon une typologie bien connue, l'édifice, décrit succinctement dix ans plus tard, comprenait une haute tour, accompagnée d'une salle seigneuriale (l'aula) et de plusieurs bâtiments (cuisine, grenier et selon toute vraisemblance des écuries), l'ensemble cerné par des murailles et un large fossé. En effet, avant 1373, Gilibert de Campagne, qui n'a pas eu d'héritier mâle de son mariage avec Jeanne Ébrard, teste en faveur de son beau-frère, Ébrard de Camblazac, choix qui lèse son épouse et donne lieu à une transaction complexe entre Ébrard de Camblazac et Jeanne, soutenue par son père. Comme Ébrard de Camblazac ne pouvait payer les compensations financières demandées par son épouse, il est contraint de transiger sur la propriété en accordant à Raymond Ébrard "toute la grande tour qui appartenait à Gilibert, en son vivant, et qui est au milieu du château et entre la salle du logis dudit Camblazac, d'une part, et entre la place de la basse-cour de Raymond Ébrard, d'autre part, et la maison appelée le grenier aussi à Raymond, à la charge que la muraille ou capial de la tour et salle ouverte demeureraient à Camblazac".

Au cours des décennies suivantes, l'adhésion d'Ébrard de Camblazac au parti anglais, appuyé par le seigneur de Limeuil, entraîne la confiscation de tous ses biens par le roi de France en 1385. En 1399, Limeuil est accusé d’avoir remis Campagne à une bande anglaise. La place est reprise pour le roi de France en 1406. À partir de 1427, une bande de routiers anglais établit son repaire à Campagne, d’où, pendant cinq ans, ils pillent la vallée de la Vézère. Les Français achètent le départ des routiers en 1432 "et le lendemain la place fut razée de peur qu’ils ne la reprinssent (…) et, pour cet effet, [la ville de] Sarlat y envoya un bon nombre de pionniers avec les outils nécessaires".

Le 2 septembre 1437, Arnaud de Camblazac se défait d'une part de Campagne qu'il vend à Jean Bonald, bourgeois et marchand de Montignac ; en 1464, il vend l'autre part, qui passe entre plusieurs mains en trois ans, pour finalement appartenir à Adhémar de La Borie. Ce dernier s’y implante durablement, et pour cause : en 1457, il avait épousé Jeanne, fille d'Hélie Bonald et sœur de Jean. Fils d’un notaire public de Martel, licencié ès lois de la ville de Sarlat, puis juge de Limeuil, Adhémar est enfin conseiller et avocat à la cour des Grands Jours de Charles d'Aquitaine en 1471. Dans la seconde moitié du siècle, la seigneurie de Campagne est donc partagée à parts égales entre deux familles alliées, chacune ayant une moitié : les La Borie et les Bonald vont s'attacher à la remise en valeur des terres après les ravages des guerres, ainsi qu'accroître et diversifier les revenus qu'elles en tirent.

Il faut toutefois attendre la fin du siècle pour voir la reconstruction des bâtiments. L'actuel haut corps de logis sud-ouest flanqué de ses deux tours circulaires est bâti entre 1480 et 1485 par Bernard Ier de La Borie, fils d'Adhémar, lieutenant-général du duché et sénéchaussée d'Aquitaine ; la demeure des Bonald (disparue) était au nord. Tous les critères internes du corps de logis sud-ouest confirment cette datation : la maçonnerie en moellon à joints beurrés masqué par un enduit et raidi par des chaînes d'angles en besace soigneusement taillées, les fenêtres (croisées et demi-croisées) à moulures à listel sur bases prismatiques se recoupant à angle droit en partie supérieure et à l'alignement des traverses, les portes à chanfrein concave et linteau délardé en anse de panier, les canonnières à la base des tours à orifice de tir circulaire surmonté d'une fente de visée verticale ou encore le chemin de ronde continu sur tout le pourtour de l'édifice sont caractéristiques des dernières années du XVe siècle ou du début du XVIe (1490d-1498d au château de Lanquais ; 1494d-1506d au château de La Salle, à Saint-Léon-sur-Vézère ; 1508d-1509d au repaire noble de Cramirac à Sergeac).

L'histoire se complique singulièrement à partir du début du XVIIe siècle, car un litige nait entre les différentes familles qui possèdent alors la coseigneurie : Philippe de La Barthe, seigneur de Lasseguan, coseigneur de Campagne au droit de son épouse Jeanne de Carbonneau, pour la moitié de la seigneurie ; Pierre de La Borie, seigneur de Bonneffons, détient les deux tiers de la moitié restante ; Jean de Calvimont, seigneur de Chabans, en possède un sixième – sans que l'on sache ni pourquoi ni comment les La Borie ont dû se séparer d'une partie de leur coseigneurie au profit des Calvimont. Pour résoudre le litige entre les trois familles, des actes de partage sont dressés entre 1617 et 1624, qui définissent les parts et les droits de chacun des propriétaires. Cette situation singulière dura jusqu'au mariage, le 30 septembre 1672, de Jean II de La Borie avec Antoinette de Calvimont de Chabans, qui apporte en dot le sixième de la coseigneurie de Campagne. Il faut toutefois attendre le 29 juin 1756 pour que la part de Philippe II de La Barthe soit définitivement réunie entre les mains de David et Géraud de La Borie, père et fils, pour la somme de 70 000 livres. Pour matérialiser dans la pierre cette réunification et rendre fonctionnels les bâtiments épars, une importante campagne de travaux, menée entre 1770 et 1775, voit la création d'un grand escalier dans-oeuvre à volées droites autour d'un jour central faisant la jonction entre l'ancien logis des La Borie au sud-ouest et celui des La Barthe au nord ; une aile est bâtie ou rebâtie à cette occasion entre ces derniers, couverte d'un haut toit à brisis et lucarnes ; tous les intérieurs sont réaménagés tandis que de grandes fenêtres, sans allège, à chambranle et linteau en arc segmentaire sont percées dans le vieux logis sud-ouest afin d'ouvrir largement les pièces principales sur l'extérieur.

La dernière grande campagne de rénovation qui a donné au château sa physionomie actuelle est due à Raoul de La Borie (1821-1882). Dès 1851, du vivant de son père, Raoul prend en main la gestion du domaine. Alphonse Blaquière, architecte bordelais, fournit des dessins aquarellés, sans doute une des premières versions du projet, où se juxtaposent motifs militaires médiévaux et dispositions résidentielles. Les travaux portent d'abord sur l'aile orientale du château, qui après quelques atermoiements, comprend un étage surmonté d'un surcroît à lucarnes passantes et se voit augmentée d'un grand pavillon, au sud-est ; les travaux conduisent à la destruction de tous les bâtiments au nord (anciennement aux La Barthe), tandis qu'un autre pavillon est créé au nord, l'aile de ce côté étant doublée par un portique au rez-de-chaussée ouvert sur la cour. Dans cette pensée architecturale changeante, le pavillon nord, d'abord simplement couvert par un toit d'ardoise, reçoit quelques années plus tard une surélévation couverte par un toit-terrasse bordé d'un chemin de ronde à créneaux - avant de recevoir, à la toute fin du XIXe siècle ou au début du suivant, le haut toit d'ardoise actuel. Par ailleurs, les substructures médiévales mises au jour lors de la destruction des bâtiments nord et du terrassement des douves sont rhabillées, afin d'être vues depuis le jardin environnant.

En effet, afin de parfaire l’ensemble, Raoul de Campagne remplace le jardin classicisant par un parc inspiré de ceux à la mode sous le Second Empire : rivière serpentine, arbres isolés et bosquets d’essences exotiques choisies pour leurs couleurs en demi-saison, chemins de promenade ondoyants. Jean-Jacques Rousseau et fils, pépiniéristes à Bordeaux, fournissent en 1862 le plan du projet. L’emprise du parc est étendue grâce à la démolition de deux maisons du bourg et au redressement de la route. En 1914, le château bénéficie du chauffage central installé par Poletti, fumiste constructeur à Périgueux.

Le domaine du château de Campagne, propriété de l’État suite à la donation de Gérald de La Borie, marquis de Campagne, le 14 février 1970, transféré au Département de la Dordogne le 1er juin 2007, est inscrit sur l’inventaire supplémentaire des monuments historiques par arrêté du 5 avril 2001. Un pôle mixte de recherche rassemblant les acteurs de la recherche archéologique régionale et comprenant un centre de conservation et d’études est installé par la direction régionale des affaires culturelles d’Aquitaine dans les communs du château en 2009. Il rassemble le service régional de l’archéologie, l’Institut national de recherche archéologique préventive, le service départemental de l’archéologie et le laboratoire PACEA de l’université de Bordeaux. Pour ce qui concerne le château et son parc, un projet de restauration et de mise en valeur est établi, en 2007, en concertation entre les services de la DRAC Aquitaine et ceux du Conseil général.

  • Période(s)
    • Principale : limite 11e siècle 12e siècle , (détruit)
    • Principale : 2e moitié 14e siècle , (incertitude), , (détruit)
    • Principale : limite 15e siècle 16e siècle
    • Principale : 3e quart 18e siècle , daté par source
    • Principale : 3e quart 19e siècle , daté par source
  • Dates
    • 1484, datation par dendrochronologie
    • 1774, datation par dendrochronologie
    • 1862, daté par source
  • Auteur(s)
    • Auteur :
      Blaquière Alphonse
      Blaquière Alphonse

      Fils d'Auguste Blaquière, architecte, et petit-fils de M. Laclotte. Alphonse Blaquière (1829-1899). Il est l'auteur de nombreux hôtels particuliers et châteaux dans le Bordelais, particulièrement à Arcachon. Il repose dans le caveau Bursio. Le buste qui orne sa tombe est de Louis Fournier.

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    • Auteur :
      La Borie Raoul
      La Borie Raoul

      Marquis de Campagne, né le 8 août 1821 à Châtellerault (86), mort à Paris le 1er mai 1882, fils d'Edmond de La Borie de Campagne et de Marguerite Félicité Dansays de La Villatte, marié à Laure de Simard de Pitray.

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      auteur commanditaire attribution par travaux historiques

Distant d'un peu plus de 500 mètres de la Vézère, à l'ouest, le domaine de Campagne est dans un site de fond de vallées, celle de la Vézère mais aussi de l'un de ses petits affluents, environné de collines qui le dominent au nord-est et au sud de près de 150 mètres d’altitude. En bordure nord du village et de l'ancienne église paroissiale, à l'angle des routes départementales 35 et 706, le grand parc arboré qui le compose est baigné par une rivière serpentine qui entre dans le parc au sud-est, alimente deux étangs artificiels au sud et à l’ouest, décrit plusieurs circonvolutions avant de sortir du parc, au nord-ouest, et gagner un canal rectiligne allant se jeter dans la Vézère. D’imposantes dépendances agricoles (écuries, granges, pressoir…), au nord-est, un potager et une maison de jardinier, au nord, complètent le domaine.

Isolé au centre de ce parc, le château au sens strict comprend plusieurs bâtiments adossés les uns aux autres, bordés au nord par le vestige d’une douve : un haut corps de logis rectangulaire (env. 18,5 x 13,5 m) flanqué de deux tours circulaires au sud-ouest ; une aile orientale (env. 14,9 x 10,3 m) flanquée d'un grand pavillon (env. 15,9 x 9,5 m) au sud-est ; une aile au nord (env. 19,8 x 9,5 m) elle-même flanquée d'un haut pavillon (env. 8 x 9,5 m), au même alignement au nord. L’ensemble est distribué autour d’un vaste escalier dans-œuvre, à rampes droites autour d’un jour central situé à l’intersection des différents bâtiments, soit au sud de l’aile nord, permettant de desservir à la fois le corps de logis sud-ouest et les deux ailes. En outre, l’aile orientale est flanquée sur la cour, au nord, d’une haute tour (autrefois d’escalier, celui-ci disparu) de plan carré, tandis que l’aile nord est doublée côté cour par un portique couvert en terrasse côté cour (est). Par ailleurs, tous les bâtiments sont couverts de toits à longs pans ou à longs pans et croupes, à l’exception du pavillon sud-est qui est couvert par un toit en pavillon au sud et un toit-terrasse au nord, de même que la tour qui le flanque à l’angle nord-est ; l'ardoise est le matériau de couverture exclusif. Enfin, des caves, en parties constituées par les vestiges des bâtiments médiévaux, se trouvent sous ces différents corps de bâtiments et sous une partie de la cour, au nord-est.

  • Murs
    • calcaire moellon enduit partiel
    • calcaire pierre de taille
  • Toits
    ardoise
  • Couvertures
    • toit à longs pans croupe
    • toit à longs pans pignon couvert
    • terrasse
  • Escaliers
    • escalier tournant à retours avec jour
  • Statut de la propriété
    propriété du département
  • Protections
    inscrit MH, 2001
  • Précisions sur la protection

    Le château proprement dit, en totalité ; les dépendances, y compris la maison du jardinier ; le parc ; les clôtures (cad. A 703 à 706, 708) : inscription par arrêté du 5 avril 2001

  • Référence MH